J’allais connaître un des plus grands chocs insolites et émotionnels que j’aie vécus au cours de mes très longs mois de pérégrination à travers l’Inde.

Il y a deux extrêmes dont celui qui mène une vie spirituelle doit rester éloigné. L’un est une vie de plaisir (…) l’autre est une vie de macérations

Vinayapitaka (VIème-IIIème s. av. J.C.)

Le sermon de Bénarès

La douche ne fonctionne pas

Mon séjour à Vellore remonte à mon tout premier voyage en Inde quand je n’étais qu’un néophyte

Après mes premières sensations picturales et olfactives lors de mon arrivée à Bangalore, et ma première expérience de voyage dans un train indien, j’allais connaître un des plus grands chocs insolites et émotionnels que j’aie vécus au cours de mes très longs mois de pérégrination à travers l’Inde. Pour une entrée dans la fantasmagorie indienne je n’aurais pas pu faire mieux.

Notre arrivée à Vellore commence par une dispute avec Roger.

Après notre éprouvant voyage en train de Bangalore à Vellore, nous étions heureux d’avoir trouvé un hôtel confortable aux installations sanitaires satisfaisantes. Au moment de se doucher, Roger découvre qu’il n’y a pas d’eau chaude alors qu’elle est censée couler 24h/24 et qu’il n’y a pas de serviettes dans la salle de bain. J’appelle la réception.

– Sorry, sir, the boy room is coming right away.

Sitôt dit, sitôt fait, le boy room sonne à la porte et Roger va lui ouvrir, complètement nu, d’une façon extrêmement agressive et se met à invectiver brutalement le pauvre

garçon qui s’attarde un peu trop dans la chambre après avoir remis les serviettes et expliqué le fonctionnement de la douche pour obtenir l’eau chaude. Et Roger le flanque violemment à la porte.

Je suis outré par ce comportement néo-colonialiste et je le dis à Roger qui se justifie :

– Mais tu n’as pas vu comment il regardait avec insistance pour voir s’il y aurait quelque chose à voler, une fois que nous serons dehors !

– Il louchait surtout sur ce que tu lui exhibais sans décence. Il n’avait sans doute jamais vu des attributs masculins d’une taille aussi impressionnante.

Moi non plus d’ailleurs ! Un phénomène de foire.

Le scénario se reproduira à chacune de nos étapes, même à Mahabalipuram où la fenêtre de notre chambre donnait sur la galerie desservant les chambres.

– S’ils me voient c’est qu’ils regardent dans la chambre ! Ils ont qu’à ne pas regarder !

Célébration de l’Achoura pour les chiites

Nous ne nous attardons pas dans la chambre et nous partons explorer Vellore pour tenter de dénicher le fameux temple pour lequel nous avons choisi de venir ici.

Soudain nous entendons des clameurs avec des slogans répétés par une foule d’hommes. Alors que je souhaite éviter de me trouver dans une manifestation politique, Roger, au contraire, s’y précipite et m’y entraîne.

– Mais oui, il faut voir comment ça se passe une manif en Inde !

Nous découvrons alors une sorte de défilé, ou plutôt de procession avec drapeaux et bannières aux inscriptions en arabe.

Que des hommes, tous en noir, vociférant des slogans ! Je comprends vaguement qu’ils crient à la gloire d’Hussein. Je ne sais pas de qui il s’agit et je prends peur, car connaissant les tensions perpétuelles en Inde entre les musulmans et les hindous, j’imagine qu’il s’agit d’une manifestation islamiste de revendication ou de protestation. Je crains que nous nous mettions dans un guêpier s’il arrivait que des forces de l’ordre interviennent.

– Mais qu’est-ce qu’on fout là ? Viens on se tire !

Mais Roger, tout à son excitation ne m’écoute pas. Et ce n’est pas le moment de nous séparer.

Les hommes hurlent de plus belle en levant la main, en rythme avec la musique, elle-même en adéquation avec la clameur ambiante. Je me sens mal, je suis effrayé. Nous sommes deux seuls occidentaux, perdus, là, au milieu de ces hystériques.

Soudain, je découvre l’horreur indicible. Ils ont formé un cercle dans le centre de la procession et le défilé s’immobilise, comme le font les groupes au carnaval de Basse Terre, en Guadeloupe. Mais ce n’est pas le même spectacle ! Une douzaine, une quinzaine de jeunes hommes entre 16 et 30 ans nus jusqu’à la ceinture se flagellent avec des chaines à l’extrémité desquelles sont accrochées des lames acérées, tranchantes comme des rasoirs. Le sang ruisselle de tous côtés sur leurs poitrines et leurs dos. Ils crient aussi fort que les autres tout en se flagellant.

Tout d’abord, je crois à de la peinture. Mais non, il s’agit bien de sang. Les blessures semblent assez profondes sur certains. Musique, cris, incantations les accompagnent. Nous avions commencé  à les photographier. Je me fige soudain, tétanisé. 

Je me dis que nous allons nous faire conspuer et agresser parce que nous les photographions.

Que nenni ! Au contraire, ils nous appellent, nous entraînent, nous poussent presque, tout devant. Nous sommes encerclés et ils nous demandent de faire des photos.

Nous sommes au tout premier rang du cercle, tout près des flagellants. Je me sens bouleversé intérieurement. Je ne comprends toujours pas de quoi il s’agit. Je suis terrorisé, pourtant, oubliant mon émotion, je me mets  à photographier en rafales, comme au carnaval en Guadeloupe.

Au hasard des bras qui se lèvent et des hommes qui gesticulent devant nous.

Soudain, ils reprennent leur marche et nous voilà embringués nous aussi dans la procession. Je finis par comprendre qu’il s’agit d’une procession religieuse et non d’une manifestation. Je me sens prisonnier dans une spirale infernale.

Les flagellants se renouvellent. Les premiers se recouvrent de tee-shirts aussitôt baignés de sang, tandis que d’autres, nouveaux, se dénudent, prennent leur place et se mettent a se mutiler à leur tour.

Ils ne manifestent aucune agressivité envers nous, au contraire, ils semblent heureux de nous en montrer le plus possible.

Mais je suis arrivé à mes limites du supportable. Je m’apercevrai une fois rentré à la chambre que j’ai d’ailleurs raté de nombreuses photos à cause de mon émotion. Il en restera assez pour vous donner un aperçu ici de ce que j’ai vécu.

Les poitrines et les dos sont vilainement amochés et ruissellent de sang rouge vif.

Je distingue un homme qui circule parmi eux pour leur distribuer une sorte de « bonbon ». Probablement une substance pour les aider à supporter la douleur. Mais nombreux sont ceux – les plus jeunes – qui refusent vaillamment, acceptant le sacrifice.

Je fais signe  à Roger d’arrêter et de partir. Mais lui est bien plus à l’aise que moi. Il semble ne ressentir aucune émotion. Et il aura fait de bien plus nombreuses photos que moi. Et surtout beaucoup plus réalistes que les miennes. Je m’en veux un peu aujourd’hui de m’être laissé submergé par un tel émoi et d’avoir raté la plupart de mes prises de vue. Mon cœur battait la chamade, mes jambes flageolaient en voyant cette boucherie.

Je comprendrai le lendemain qu’il s’agissait de la commémoration du massacre de l’Imam Al Hussein Ibn Ali et sa famille. C’est à dire l’Achoura dans le chiisme.

Le calme après la tempête

Le quartier musulman

Nous atterrissons enfin, en plein quartier musulman sans l’avoir voulu, dans des ruelles bordées de maisons peintes de superbes couleurs jaunes, vertes, mauves, aux portes richement sculptées. Les femmes et les très jeunes enfants sont restés là.

Mais autant nous avions été bien accueillis par les hommes de la procession, autant ici les femmes et les vieillards nous lancent des regards hostiles qui disent : « Qu’est-ce qu’ils foutent ici ces deux-là  ? » Les portes se claquent. Quelqu’un nous crie quelque chose que nous ne comprenons pas… Le mal-être me reprend et je demande à Roger de trouver une issue…

Le somptueux temple de Vellore

Soudain, surgit un tuk-tuk providentiel, envoyé là par mon ange gardien. Il nous emporte enfin vers le temple hindou.

Nous nous retrouvons brusquement dans un tout autre univers de paix, de calme, et de sérénité. Le temple est somptueux. Il date du 16ème siècle. Il se trouve dans un parfait état de conservation.

Là aussi, nous sommes les seuls occidentaux, mais nous sommes accueillis et entourés de douceur et de sourires. Aucun brahmane grippe-sous, prêt à nous traire. Je fais le tour des chapelles. Une paix profonde règne ici. Il semble même qu’il soit possible d’entrer dans le saint des saints, mais je n’ose pas le faire.

La nuit commence à tomber. Nous rentrons à l’hôtel mais décidons de revenir au lever du soleil. Nous terminons la soirée par un excellent repas dans un bien-être et une détente absolus.

Paix et béatitude du temple au petit matin

Le sang, puis la paix nous avaient rapprochés Roger et moi, mais nos conceptions du voyage sont beaucoup trop différentes.

De nouveau ce matin, toujours avec son ton doucereux et mielleux il cherche à me convaincre qu’il n’est pas utile de retourner au temple de si bonne heure. Il préfère une autre visite…

Je ne saurais dire pourquoi, mais moi le temple m’appelle.

Je prends un tuk-tuk et je file au sanctuaire aux premières lueurs du jour.

Je peux entrer dans le sanctus sanctorum. J’y ressens une paix profonde. J’y fais mes dévotions à ma sauce. L’essentiel est de ressentir comme un contact. Vous allez peut-être rire en me lisant, mais c’est comme si j’y avais été appelé et seul surtout.

Je suis invité par des brahmanes souriants et non cupides à participer à trois rituels et je me sens dans un bien-être profond.

Dans la cour, il se trouve un puits sacré. Tout au fond un panier métallique sert de cible. Il faut faire un vœu et jeter une pièce de monnaie dans ce réceptacle. De très nombreuses pièces sont répandues tout autour. Mais très peu d’entre elles ont réussi l’exploit d’atteindre la cible. Avec mon œil amblyope et mon impossibilité de toujours à apprécier les distances et à viser, ce n’est même pas la peine d’essayer. Mais le brahmane insiste.

Je me concentre, je fais mon vœu, j’adresse une courte prière à mes « protecteurs célestes », je vise et lance une pièce de deux roupies, et… elle tombe pile dans le panier !

Le brahmane me fait une imposition des mains sur la tête et me dit que mon vœu se réalisera, que je suis béni des dieux et que je suis « protégé ». J’entendrai cela tant et tant de fois de la bouche de saints hommes rencontrés sur mon chemin au cours de toutes ces années, que je veux le croire de toute mes forces.