tant d’événements dans ma vie indienne…le pèlerinage de Sabarimala…la fête du village…séjour dans le homestay…perdu mes deux fils…la grande dépression

– Je sens l’approche d’un premier malheur, dit Ganesha.

– Tu ne te trompes pas. Sans malheur, où serait l’histoire ?

Jean Claude Carrière

Le Mahabharata

Le grand retour après six mois d’absence

Mon dernier article remonte au 26 novembre 2023.

J’ai pris l’avion pour l’Inde trois jours plus tard, le 29 novembre. Il s’est passé tant d’événements dans ma vie indienne que je n’ai eu ni le temps, ni l’envie de me remettre à publier des articles.

J’en suis navré. Mais rassurez-vous, je reprends mes articles à partir d’aujourd’hui.

Mon arrivée à l’aéroport de Bangalore

Comme d’habitude, j’ai pris un vol pour Bangalore avec Air France.

Depuis mes ennuis de santé de l’année dernière j’ai découvert le confort de l’Assistance Air France .

En effet, même si l’organisation des équipes n’est pas parfaite à CDG, je n’ai plus à courir dans des kilomètres de couloirs ni à m’occuper de la navette conduisant au terminal d’Air France pour l’Inde. On m’installe dans un fauteuil roulant et je n’ai plus qu’à me laisser conduire.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce service est beaucoup mieux organisé à l’arrivée à Bangalore. Et je me retrouve très facilement et rapidement à l’extérieur, après un passage sans souci à l’immigration.

Mais, une fois de plus, mes aventures commencent dès la sortie de l’aéroport.

Shiva, que je considère comme mon fils adoptif, n’est pas là !

Vite, vite remettre la carte SIM indienne dans le téléphone…

Tiens, il y a déjà un message de Shiva.

– Je suis là, je t’attends vers les taxis.

 

Je regarde partout autour de moi et je ne reconnais rien, pourtant je connais bien l’aéroport de Bangalore ! Je ne vois pas le quai des taxis.

Je rappelle Shiva…

– Ce n’est pas facile de venir à toi avec le chariot et les bagages, je suis très chargé. Ce serait mieux que toi tu viennes vers moi. Je suis à telle porte, tu verras, tout près du café « Welcome », il est facile à repérer. Il y a une grande enseigne lumineuse rouge. Tu ne peux pas le rater.

Mais Shiva ne voit pas de café « Welcome » et me demande de m’avancer vers les taxis… Mais j’ai beau regarder partout autour de moi, je ne vois pas le quai des taxis et surtout je ne reconnais pas les lieux. Mais par quelle porte suis-je donc sorti ? Pourquoi est-ce que je ne reconnais pas le paysage familier de l’extérieur de l’aéroport de Bangalore ?

Le qui-pro-quo se poursuit encore un moment. Je suis fatigué du voyage. Il est déjà 2h du matin… Je sens l’énervement me gagner, quand un nouvel appel de Shiva m’apprend qu’il ne m’attend pas au bon endroit. Il s’est trompé de terminal ! Ils ont construit un nouveau terminal pour les vols internationaux.

Shiva m’attendait à l’ancienne arrivée et moi je m’y croyais aussi. Mais voilà donc pourquoi je ne reconnaissais rien.

Le pèlerinage de Sabarimala

Je retrouve Shiva avec joie et émotion après sept mois et tous mes graves ennuis de santé qui ont failli me faire voyager dans l’au-delà. Nous tuons le temps le lendemain en attendant le bus qui doit nous conduire à Kannur…

Arrivés à destination, – Shiva a fait le ménage – je retrouve mon appartement impeccable. Mais je suis surpris par la chaleur inhabituelle en cette saison.

Nous passons trois jours heureux ensemble, mais déjà de lourds nuages noirs s’amoncellent.

En effet, Shiva m’annonce qu’il ne peut pas rester car il doit retourner chez lui à Thrissur, puis chez son ami brahmane à Madurai. Il m’apprend qu’il doit aller au pèlerinage de Sabarimala avec lui, le 3I décembre.

Contre-plongée des galeries du puits, baori, Dada Hari Nivav Ahmedabad Gujarat

Dans ce but le pèlerin doit suivre certaines règles : Une nourriture exclusivement végétarienne, pas d’alcool, pas de relations sexuelles, interdiction de se raser barbe et cheveux… pendant 40 jours avant la date prévue. Donc adieu à nos petites soirées festives avec gastronomie et apéritif.

– Mais tu seras là à Noël pour mon anniversaire ?

Il tergiverse :

– Je vais essayer, mais pas sûr, parce que peut-être… Et puis aussi…

Pour finir par m’annoncer, le jour de son départ, qu’il ne reviendra pas avant le 7 janvier après le pèlerinage de Sabarimala suivi d’un nouveau séjour chez son ami à Madurai.

Mes voyages en Inde : les nombreux escaliers du temple de Dedadara Gujarat

Les empêchements de Tom

Shiva parti, Tom va pouvoir venir…

Tom et Shiva ne s’aiment pas. Il m’est extrêmement difficile de les recevoir en même temps. Ils se jalousent. Chacun veut être le « fils » préféré. Décidément je n’ai pas de chance. Je connais ce scenario avec mes deux filles depuis leur enfance… Et ça ne s’arrange pas.

Mais Tom m’apprend que lui non plus ne peut pas rester longtemps. Il m’octroie généreusement deux jours, le deuxième jour même pas complet… Il a trop de travail. Son jeune frère a une santé fragile et ne peut pas l’aider dans les travaux de la ferme et de la récolte du caoutchouc. Sa mère est parkinsonienne et n’est plus autonome. Sa femme toujours aussi peu active et toujours fatiguée ou malade -imaginaire-

Mais une bonne nouvelle toutefois : son frère aîné nous invite tous pour Noël. Donc je fêterai mon anniversaire chez eux.

En attendant, j’essaie de gérer au mieux l’absence de mes deux « fils ». Je fais quelques balades le long de la plage, je me régale de petits déjeuners à la kéralaise : vada, idli, samosas, parothas, et autres, accompagnés de délicieux chutney et curries (photo ci-dessous)

Préparation pour nirvana fish chez moi à Azhikode Keral
Dattes fourrées confectionnées chez moi à Azhikode Kerala

Je me plonge aussi dans la confection de plats festifs, de gâteaux, de marmelade d’orange et de confiseries pour Noël.

Peu de nouvelles de Shiva depuis qu’il est chez cet ami à Madurai. Shiva est littéralement subjugué par cet homme. Plus qu’un nouveau « père », c’est un véritable dieu qu’il vénère.

Recette de riz et raie à ma façon chez moi à Azhikode Kerala
Marmelade d'orange confectionnée chez moi à Azhikode Kerala

Subitement, un message de Tom m’informe qu’ils sont tous malades avec de la fièvre et une vilaine toux. Sauf lui qui se mue en infirmier.

L’invitation de Noël est annulée.

Qu’à cela ne tienne je me ferai un petit gueuleton pour moi tout seul.

Préparation poulet ananas et papaye chez moi à Azhikode Kerala
Recette de gambas (tiger prawns) à ma façon confectionnée chez moi à Azhikode kerala
Poulet à l'ananas et papaye confectionné chez moi à Azhikode Kerala
Fondant au chocolat confectionné chez moi à Azhikode Kerala
Poulet à l'ananas et papaye confectionné chez moi à Azhikode Kerala
Dattes fourrées et fondant chocolat confectionnés chez moi à Azhikode Kerala
Tiger prawns achetées au marché de Puthiyatheru Kannur Kerala
Fondant au chocolat, sorbet coco et miel confectionné chez moi à Azhikode Kerala

Le séjour chez Tom

Du 3 au 5 janvier je séjourne chez Tom. Nous faisons quelques jolies sorties avec son ami Joseph.

Les autorités et quelques habitants sont en train de se démener pour dénicher quelques jolis sites locaux et les promouvoir sur le plan touristique. Ce sont effectivement des lieux encore sauvages, très pittoresques, mais ils ne se rendent pas compte que la visite massive de touristes ou d’indigènes ne tardera pas à endommager les lieux et à faire un gâchis dans la nature.

Je peux tester mon état de santé en gravissant une nouvelle montagne, mon cœur semble en effet bien réparé. Mais la pluie nous surprend et même s’il fait chaud ce n’est pas très agréable d’être trempés de la tête aux pieds.

Sur la route de Kottathalachi mount à Pulingome Kerala
Une jolie mare en route pour Kottathalachi mount à Pulingome Kerala

J’ai hâte de rentrer chez moi à Kannur car j’attends le retour de Shiva avec impatience pour le 7 janvier au plus tard…

Mais je reçois une photo, sans aucun commentaire, où il figure dans l’équipe de soignants que son ami de Madurai a mis en place avec son gendre médecin. Depuis plus d’un an déjà, son ami lui propose de remédier à la précarité de son travail grâce à un emploi dans cet « hôpital sur roue » qui se rend dans les villages où il n’existe aucun moyen de se faire soigner. En voyant cette photo, je comprends alors que c’est chose faite et que je ne suis pas près de le revoir…

LA fête du village

Tom et Joseph ont beaucoup insisté pour que je vienne quelques jours à cette fête. C’est donc, presque avec plaisir que je me rends chez Tom, espérant oublier ma déception de ne pas avoir revu Shiva.

Dès le premier soir Tom et moi nous rendons à la fête foraine. Mais il s’y trouve très peu de manèges et de stands intéressants. Nous nous contentons d’une pauvre « grande roue » presque brinquebalante et dont on se demande si l’on peut faire confiance à sa sécurité. Elle tourne à vide et nous sommes les premiers clients à nous y risquer. De rares personnes suivent, encouragés par notre témérité.

Une fois descendus, nous errons à travers les stands et les rares attractions. Nous regardons tous ces gens, nombreux, qui déambulent, l’air de s’ennuyer, qui, probablement, manquent d’argent pour se payer un tour de manège ou s’acheter quoi que ce soit sur les stands des camelots.

Dès le lendemain, Tom m’annonce qu’il doit prendre une part active avec sa femme et son frère à la fête de la paroisse qui doit se dérouler tout le week-end sur trois jours.

– Je me suis arrangé avec Joseph, tu séjourneras chez lui, dans son homestay pendant ces trois jours.

Mon séjour chez Joseph 

Joseph a un projet de homestay depuis un an. Il a fait des travaux en mon absence et l’avait presque terminé. Il souhaitait que je sois son premier hôte…pour tester ce qui ne convient pas, ce qui manque, ce qui doit être amélioré. Donc l’occasion se présente aujourd’hui…

Je suis dans un grand état dépressif depuis que j’ai appris le départ plus ou moins définitif de Shiva à Madurai. Tous les jours j’attends un message de lui, mais rien n’arrive. Je suis désespéré. Certes je suis très heureux pour lui qu’il ait enfin un emploi sérieux avec un salaire fixe chaque mois. Mais je suis désespéré par sa prise en main par cet homme. Il dirige sa vie. Shiva a perdu toute liberté et toute indépendance. Même son libre-arbitre. Mentalement, idéologiquement, religieusement, il est transformé. Il est sous emprise et ne s’en aperçoit pas. Je me sens complètement oublié.

J’aurais plutôt envie de me retrouver seul chez moi plutôt qu’entouré d’amis avec qui je dois sourire et faire bonne figure alors que je suis profondément affligé. J’ai envie d’être seul, chez moi.

Joseph prend particulièrement bien soin de moi, mais je suis trop dans mes émotions, dans mes pensées douloureuses pour jouir pleinement de son accueil.

A défaut d’être chez moi, je préfèrerais me trouver chez Tom et en compagnie de Tom. J’ai hâte de le retrouver. Mais apparemment ce n’est pas réciproque. Tom semble vouloir que je prolonge mon séjour chez Joseph. Je ne comprends pas très bien. J’ai l’impression qu’il cherche à se débarrasser du fardeau de ma présence.

Finalement tout s’accélère, à la suite d’un concours de circonstances. Tom devait me raccompagner chez moi en voiture, mais celle-ci est tombée gravement en panne et reste inutilisable, immobilisée dans un garage. Joseph a de nombreuses obligations et me propose donc de me raccompagner le jour même de mon départ de chez lui. Je ne fais que passer chez Tom pour prendre quelques affaires restées chez lui. Je ressens un profond chagrin. Je me sens abandonné de tous avec l’impression que les deux amis ont hâte de se retrouver seuls et de se débarrasser d’un fardeau.

La grande dépression 

A partir de ce jour, je n’ai plus revu Tom de tout le reste de mon séjour, trop occupé par son travail et ses charges familiales, ni Joseph qui est tombé gravement malade, ni Shiva resté à Madurai. J’ai littéralement sombré dans une profonde dépression.

Je ne voulais pas rentrer en France prématurément, car je ne voulais pas quitter l’Inde avec ce sentiment négatif, et j’espérais toujours que Shiva allait venir quelques jours chez moi pour me dire au revoir, que nous pourrions parler… J’ai vraiment réalisé combien il était un véritable fils pour moi. J’ai eu le sentiment d’avoir perdu mon enfant… Comme s’il était mort…

Il m’a fallu beaucoup de temps pour me sortir de cet état.

A ce jour où je rédige cet article, je me sens apaisé, mais pas « guéri ». Je ne vais pas mal, mais je ne vais pas bien… J’éprouve la même impression que pendant les deux années d’interruption de mes séjours en Inde à cause du Covid : une vie entre parenthèses.

J’ai déjà acheté mon billet d’avion pour repartir, sans savoir ce que sera mon avenir indien.

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