Devoirs et formation très stricts, les interprètes du theyyam doivent posséder un large éventail de compétences extraordinaires…Leurs droits sont toujours hérités de la mère…

Les dieux sacrifièrent le sacrifice par le sacrifice.
Telles furent les premières institutions

Veda, XVIème-Xème siècle av.J.C.

Droits et devoirs de l’interprète

Les artistes appartiennent à l’une des communautés hindoues Malaise, Vannan, Velan, Koppalam, Mavilan, Chingatthan, Panan, Parayan, Pampatharavan, Anhuttan, Munnuttan… Chaque individu d’une caste a le droit de procéder à l’incarnation de certaines divinités et tous les interprètes doivent posséder un large éventail de compétences extraordinaires. Ils doivent connaître le rituel et le caractère de chaque divinité, posséder le savoir-faire du thottem, de la danse, du tambour, du maquillage complexe, de la confection et du port des costumes. Ils ont un droit héréditaire pour effectuer la performance

 

Les artistes de theyyam sont uniquement des hommes ou de jeunes garçons. Ils ne peuvent pas en faire profession. Leurs revenus proviennent de leur propre travail qu’ils délaissent le temps de la saison des theyyams et qui englobe toutes les classes socio-professionnelles, des plus intellectuelles et instruites aux plus modestes métiers.

Les droits de pratiquer le theyyam attachés au sanctuaire de l’artiste sont toujours hérités de la famille de la mère. Et quand il se marie il acquiert également ses droits de la famille de sa femme.

Les artistes partagent en commun une formation et un entraînement de la tradition au cours desquels le processus de devenir une divinité est réalisé après une préparation mentale, physique, et spirituelle intense. Tous les artistes de theyyam doivent être en mesure de faire beaucoup plus que simplement effectuer la danse.

 

L’apparence physique de chaque divinité est conforme à l’image envisagée depuis des siècles par l’intermédiaire du rêve ou de la vision d’un gourou respecté. Un artiste doit savoir comment réaliser les coiffes et costumes de toutes les divinités, comment appliquer le maquillage sur le visage et le corps, de tous les différents styles et modèles, connaître l’art du chant, jouer du tambour, et connaître les légendes, les chants et le caractère de chaque divinité.

Comme je l’ai déjà mentionné précédemment, l’exécution d’un theyyam n’est pas sans danger pour l’interprète. Il n’est pas rare que certaines transes mettent le performer dans un état d’inconscience totale du danger ou le fasse tomber en syncope. C’est pourquoi j’ai parlé « d’anges gardiens » à propos des hommes qui l’assistent avec beaucoup de dévouement et de compassion qui, eux-même prennent quelquefois des risques en protégeant l’homme sur lequel ils sont censés veiller.

Une performance totale est une incroyable rencontre de la foi fondée non seulement sur la célébration d’un rituel religieux, mais aussi sur la culture et la nature, et fait partie intégrante de la consolidation des communautés et des différentes religions qui sont entremêlées dans le tissu social malabar. Dans certains temples et kaavus il se déroule des cérémonies tel Kaliyattam effectuées par des Maapilas (musulmans). Il en ressort que Kaliyattam suppose la fraternité sociale, et recule les limites de castes et de religions.

Le kaavu

Je voudrais revenir sur le sujet des lieux où se déroulent les theyyams.

A travers toute la côte Malabar, les temples des villages ne ressemblent en rien à ceux que nous avons pu découvrir et visiter à travers toute l’Inde. Le plus souvent il s’agit d’un espace clos, comme une vaste cour, plus ou moins important selon les villages, entouré de murets d’une hauteur ne dépassant pas un mètre et souvent même, beaucoup moins. A l’intérieur sont répartis ce que j’appellerais des « templions » dédiés à différents dieux. Parfois un seul, et parfois même une simple pyramide en gradins tronquée qui ressemblerait à la base d’un ancien temple en ruine rasé par les siècles.

C’est cela le « kaavu ». Il se situe très souvent à l’extérieur du village, au milieu d’une végétation faite d’arbres et de buissons. Il est possible toutefois d’en trouver parfois en ville, construits de la sorte. La plupart du temps, dans ce cas-là, il n’y a guère de végétation tout autour, mais fréquemment un immense banyan trône au centre de cet espace. On peut également rencontrer quelques minuscules constructions sacrées dédiées à des dieux. Ils ressemblent à des autels de très faible hauteur. Parfois il peut s’agir d’un simple petit espace à même le sol. Mais toujours, une lampe à ghee ou à huile est allumée qui est la représentation du dieu honoré. Mais il arrive aussi qu’une bâtisse plus grande abrite 3 ou 4 chapelles différentes chacune dédiée à une déité.

A l’origine, le Kaavu était le lieu primordial où les tribus vénéraient les animaux sauvages, les reptiles ainsi que des puissances de la nature qui les menaçaient ou les intimidaient. Ils adoraient la princesse serpent Naagakanyaka, ou le roi des serpents Nagaraja, Pulidhaivangal, les dieux tigres, les dieux de la fertilité agricole, Kaarshika Oorvara, etc… ainsi que certains arbres comme le banian, le frangipanier, le jacquier, le tamarinier, qui servaient de demeure à tous ces esprits animaux.

Ce sont ces mêmes lieux qui plus tard sont devenus les kaavus actuels. Les dieux s’y voient recevoir toutes sortes d’offrandes : des flocons de maïs, du riz bouilli, et autres graines, des fruits, des fleurs, des feuilles, des noix diverses, des sucreries, des lampes à huile, des encens, de la viande et du poisson, de l’alcool et du sang…

Mais les theyyams peuvent aussi être exécutés dans les cours de certaines maisons ou dans des endroits spéciaux conçus pour ces célébrations. Il s’agit généralement d’un champ ou  d’un emplacement sous des arbres sacrés. Dans ce cas-là, le dieu est conduit jusque là en une procession solennelle. Ces endroits sont appelés Bhoomika ou Arangu.

 

Je m’intéresse beaucoup à ce rituel du theyyam que je commence à peine à connaître un peu après neuf années de pratique et de recherche, mais avec d’immenses lacunes et d’incompréhensions. Nous le verrons plus tard, il est très difficile d’appréhender ces rituels et d’en saisir les détails et leur sens, pour nous Occidentaux. J’en apprends un peu au hasard des rencontres et des échanges avec des Malayalees.

Mais ce qui peut paraître étrange c’est que très souvent les Malayalees eux-même n’en connaissent pas les tenants et aboutissants. Il m’est arrivé très souvent de demander des explications à des personnes présentes, voire des dévots, qui se sont trouvées très embarrassées pour me répondre.

Quelle idée de poser de telles questions ! Surtout de la part d’un étranger. C’est comme ça et voilà tout ! Inutile de se poser tant de questions sur le pourquoi et le comment. Et j’ai perçu cette réaction de la part même de mes amis hindous instruits et cultivés.