Ahmedabad-Adalaj-Sidhpur-Patan–Modhera-Becharaji-Dosada-Zainabad-Viramgam-Dedadara-Wadhwan-Surendranagar-Pratappur-Dhrangadhra- Halvad-Anjar-Bhuj-Mandvi-Than monastery-Nirona-Hodka-Dhamadkha-Ajrakpur-Bhujodi

En vérité, je ne voyage pas, moi, pour atteindre un endroit précis, mais pour marcher : simple plaisir de voyager.

Robert Louis STEVENSON (1850 – 1894)

Voyage avec un âne dans les Cévennes

Préambule

Je préfère dire récit de voyage plutôt que carnet. Je me situe plus dans le récit que dans le carnet Mais si, habituellement, je prends énormément de notes chaque soir en regagnant ma chambre, je crains, cette fois-ci, de manquer sinon d’inspiration du moins de mémoire car je n’ai strictement rien écrit au cours de mon circuit. Vous trouverez donc dans cette longue série d’articles sur le Gujarat plutôt des impressions, des émotions, et les souvenirs qui resurgissent en redécouvrant mes photos.
Donc, si vous êtes venus ici pour avoir des renseignements pratiques (adresses d’hôtels, de restaurants, de boutiques, etc…) vous n’êtes pas au bon endroit.

Un très lointain projet

D’abord, je dois dire que ce voyage au Gujarat me taraudait l’esprit depuis plusieurs années. C’était l’un des quelques Etats de l’Inde que je n’avais pas visités et qui alimentait mes fantasmes d’une Inde pas encore déflorée par le tourisme de masse. Je l’avais envisagé en 2015 ainsi que l’Orissa pour les mêmes raisons. La démonétisation subite des billets de 500 et 1000 roupies ont annihilé ces projets.

Il me fallut attendre presque trois ans avant de réaliser mon rêve, car chaque année divers nouveaux soucis m’obligeaient à surseoir à ce voyage. L’âge et la santé s’en mêlant, j’avais fini par penser que je ne découvrirais jamais ni le Gujarat, ni l’Orissa.

Pour l’Orissa ce fut encore râpé et ce fut presque le cas pour le Gujarat, bien que j’eusse acheté mon billet d’avion.

Je ne « sentais » pas ce voyage. Je ne saurais dire pourquoi. Je n’avais pas envie de bouger et ce fut presque en me forçant que je décidai de m’envoler pour le Gujarat.

Ce qui me décida fut paradoxalement la raison même pour laquelle j’en revins avec l’impression de l’avoir raté. La réussite – ou pas – d’un voyage dépend beaucoup de l’état d’esprit avec lequel on l’aborde.

Comment des pensées négatives peuvent perturber un voyage

Cette fâcheuse impression fut la demande de mon ami Tom de m’accompagner. Pour ceux qui ne le connaissent pas, qui ne me connaissent pas encore, c’est l’un des trois mousquetaires qui m’aident à voir l’Inde autrement que négativement ou tout au moins autrement que difficile à y vivre.

A cette époque-là Tom avait pris ses distances depuis plus de deux ans. Je ne le voyais guère… Toujours très « occupé » pour des raisons multiples et variées. Et puis, subitement, en apprenant mon projet de voyage au Gujarat, il me demande tout à trac s’il peut m’accompagner dans ce nouveau périple. Bien sûr j’ai enfourché mon nouveau dada obsessionnel : Tous ces Indiens sont des menteurs et des gredins, nous ne les intéressons que pour notre argent, pour des cadeaux. Tom comme les autres. Jamais libre pour passer seulement 24h ensemble depuis deux ans, mais soudain, il peut se rendre disponible pendant deux semaines pour un voyage au Gujarat.

Je ne sais pas s’il vous est arrivé à vous qui lisez ces lignes, de vous faire un (des) très bon(s) ami(s) – qu’ils fussent Indiens ou autres – et que soudain vous vous demandez s’ils ont vraiment une amitié sincère pour vous ou s’il(s) ne vous joue (nt) pas la comédie n’étant intéressé(s) que par votre portefeuille bien rempli. C’était très dur pour moi ce sentiment de trahison car j’aimais beaucoup Tom. Il était comme mon jeune frère, moins chanceux que moi, à qui j’avais plaisir à offrir des occasions de voyager. Et puis là, vissé, scellé, bétonné dans mon cerveau cette idée : il n’en a que pour ton fric et les voyages que tu lui permets de faire. Je ressassais sans cesse nos voyages dans les Himalayas, ses séjours en France, suivis de cette rupture soudaine dans nos relations sous prétexte qu’il n’avait plus de temps et qu’il était happé par ses devoirs envers sa famille. Mais comme par hasard quand je n’avais plus beaucoup d’argent. Et puis, tout aussi soudainement, il retrouve sa liberté pour m’accompagner quand je lui annonce que je vais faire un périple au Gujarat…

Quand tu as une telle idée ancrée dans le crâne il est difficile de faire le point en soi et identifier réalité ou fantasme. Tu te repasses en boucle les réflexions aigre-douces et même très acides des soi-disant copains : tous les Indiens sont des menteurs, on ne peut pas être vraiment ami avec un Indien, il se fout de ta gueule, il ne voit en toi qu’un moyen de voyager, ce qu’il ne pourrait faire seul ou avec ses copains indiens.

Je me souviens que les premiers jours je n’ai pas été très aimable avec lui. J’étais à la fois content de retrouver sa compagnie et notre complicité des précédents voyages, avec en même temps le sentiment que quelque chose était cassé entre nous. Je n’arrivais pas à rétablir le contact, la connivence qui nous réunissaient autrefois.

Cela vous situe dans quel état d’esprit j’ai abordé le Gujarat. En plus, je l’avais fantasmé à mort et je garde le souvenir d’une grande saleté, d’une grande pauvreté et de gens pas très amènes. Je dirais même rogues. Surtout les femmes. Quelles teignes ! A part quelques unes au joli sourire qui faisait oublier les grimaces des autres. En tous cas ça me changeait du Kérala  où les gens te détaillent des pieds à la tête avec insistance. Au Gujarat, personne ne te regarde, tu es transparent.

Bon, mais là j’anticipe. Vous découvrirez dans le détail les différentes étapes ce voyage au Gujarat en lisant la longue série d’articles que je lui ai consacrés.

J’aime prendre mon temps pour voyager

En 2015 mon projet était vaste et minutieusement préparé. C’est ma façon à moi de voyager. Cela n’exclut pas l’improvisation une fois sur place. Et puis je prends conscience que l’âge avance, le corps ne suit plus toujours, même si dans la tête tout semble comme avant. J’avais prévu un très vaste circuit de 40 jours embrassant tout le Gujarat.

Cette fois-ci, j’ai restreint à deux séjours de deux semaines chacun. Premier voyage le nord, second voyage le sud. Et ce fut je crois ma plus grande erreur. Circuit trop ambitieux pour mon rythme, en si peu de jours. J’ai eu l’impression de courir sans arrêt.

Quand je voyageais seul, autrefois, je prenais mon temps. Un minimum de deux nuits pour les étapes courtes. La première pour se reposer du trajet, prendre ses marques, une balade dans la ville pour s’en imprégner en déambulant sans projet, le nez au vent. Le lendemain visite de la ville et seconde nuit à l’hôtel. Quand c’étaient des villes aux nombreux sites intéressants, je restais plusieurs jours. Je déteste être minuté dans mes visites. J’aime aussi prendre le temps de regarder les gens vivre, de faire des photos… Avec un chauffeur, on fait des étapes courtes : aujourd’hui ici, demain ailleurs… Sinon, on le payerait pour ne rien faire en restant sur place plusieurs jours.

Donc le projet initial étant trop boulimique pour quelqu’un qui veut prendre son temps, mon circuit fut : Ahmedabad – Adalaj – Sidhpur – Patan – Modhera – Becharaji – Dosada – Zainabad – Viramgam – Dedadara – Wadhwan – Surendranagar – Pratappur – Dhrangadhra – Halvad – Anjar – Bhuj – Mandvi – Than monastery – Nirona – Hodka – Dhamadkha – Ajrakpur – Bhujodi- et retour en un jour à Ahmedabad.
Et j’ai eu l’impression de passer mon temps à courir.

De l’utilité d’un bon chauffeur

Une amie m’avait mis en contact avec un chauffeur qui m’a fait une offre – que j’ai acceptée – à 45000 roupies pour 14 jours soit environ 3000 roupies/jour. Au dernier moment il y eut une suite de malentendus entre mon amie, le chauffeur et moi. Il n’était pas disponible pour nos 4 premiers jours à Ahmedabad. On tombait à 10 jours mais sans changement de prix. Sur le coup ça m’a vraiment agacé. Mais les arguments avancés par mon amie étaient sans faille :
« Même prix pour 10 ou 14 jours, car il faut venir de Delhi, soit 950 km… Ce ne sont pas les jours qui comptent mais les kms (en fait, le chauffeur fait 17 jours en tout si toi 14) 45 000 roupies tout compris, taxes d’état, taxes routières, essence, parking, chauffeur (…) En plus tu risques d’avoir un chauffeur qui ne parle pas anglais, vu le peu de touristes occidentaux qu’il y a (cela m’est arrivé en Orissa…. le chauffeur était super sympa mais quelle galère pour se comprendre). »
J’ai quand même fait quelques recherches sur internet. Pas très concluantes. Des prix très très attractifs, mais on ne savait pas trop ce qu’on allait payer au final. Les uns proposaient un forfait de 80 kilomètres par jour, d’autres 120, mais ce n’était pas clair du tout. Les horaires du chauffeur ne semblaient pas flexibles. C’était 9h-17h. Et certains ne te font pas de cadeau.

J’ai eu dans le passé de grosses surprises avec les extras kilomètres même quand l’excédant était dû à des erreurs de route du chauffeur ou à des déviations intempestives… Ou bien le gars qui te fait voir des choses qui ne t’intéressent pas, qui perd son temps à chercher son chemin, et ensuite, à l’arrivée, te majore le tarif convenu parce qu’il est 19h… Il y a aussi les taxes dont on ne t’avait pas parlé dans le tarif « alléchant », les péages routiers, les places de parking payant, etc. Alors j’ai accepté l’offre du chauffeur de mon amie.

Accueil très réservé à l’hôtel Volga…

J’avais réservé mes 3 premières nuits à l’hôtel Volga sur booking.com. Il nous avait envoyé un taxi à l’aéroport en nous fixant le prix, mais le coquin a essayé de nous soutirer un peu plus avec des arguments à l’indienne que nous connaissons tous par cœur quand on a l’habitude de voyager en Inde. Je l’ai envoyé balader. L’accueil à l’hôtel fut correct mais sans plus, poli mais sans sourires. Très distant. – L’accueil d’un hôtel en France. -J’avais perdu l’habitude.
Mais la chambre était confortable. Le room boy, très efféminé et maniéré, nous a signalé que si nous avions besoin de ses services nous pourrions l’appeler à n’importe quelle heure, même en pleine nuit… « No problem, no bakchich, just for friendship, no money ». Quand il eut enfin refermé la porte après avoir longuement arrangé le lit et les draps en tortillant du popotin, car j’avais réclamé un drap supplémentaire pour se couvrir, Tom se marre et me dit :
– Tu as compris ce qu’il proposait ?
– Appelle moi con, Tom !
Forcément, un Indien et un Français qui voyagent ensemble, ça ne peut être que pour « ça »

…Mais un room boy très chaleureux

Ben, non, mon gars mauvaise pioche.
5 minutes passent, je m’apprêtais à me doucher quand… dring … Le revoilà à la porte.
– Je vous apporte du savon et du papier toilette… Et surtout si vous avez besoin de moi, n’hésitez pas à m’appeler.
On ne l’a plus jamais revu les jours suivants. Disparu… On s’est demandé ce qui s’était passé. Tom donna sa version :
– Ça devait être sa dernière journée de travail ici c’est pourquoi il a été si direct.
– Ou des clients se sont plaints et on l’a viré.
– Non, on ne vire pas un room boy pour ça… Ils (les patrons ?) savent que c’est assez fréquent.
– Ah bon ? Un complément de service, quoi ? C’est pour ça qu’il avait précisé pas d’argent
Petite parenthèse au sujet du drap « de dessus ». Je déteste cette habitude des hôtels indiens de ne proposer qu’un lit avec un seul drap et une couverture. Ce qui suscite à chaque fois des commentaires indiens :
– Pourquoi tu veux un autre drap ? Il y a une couverture.
– Oui, c’est ça, dans laquelle ont transpiré et mijoté des dizaines de clients avant moi… C’est dégoûtant c’est vraiment pas hygiénique.
– Oui mais la plupart du temps les gens dorment habillés il n’y a pas de contact du corps avec la couverture.
– Eh ben moi je dors torse nu et en caleçon et sans caleçon si je suis seul.