Il s’est passé tant d’événements dans ma vie indienne que je n’ai eu ni le temps, ni l’envie de publier des articles… J’en suis navré.  Je reprends mes récits à partir d’aujourd’hui, mais non sans un retour en arrière…

L’homme qui a pour conducteur le discernement et pour rênes la pensée parvient à l’autre rive de son voyage.

Katha Upanishad

Traduction Esnoul in L’Hindouisme Fayard-Denoël, 1973

Je vous dois des excuses

Je vous dois des excuses et je vous prie de les accepter. Je reviens vers vous après presque deux ans d’interruption de mes publications.

Je pourrais presque faire un copié-collé de mon dernier article qui remonte au 21 juin 2024.

J’étais en plein deuil, je n’avais plus aucune motivation pour rien. Je n’étais pas totalement en dépression (quoi que…). J’avais besoin de franchir les étapes du deuil telles que les décrit Christophe Fauré  dans son livre « Vivre le deuil au jour le jour »  qui est désormais un classique de l’accompagnement des endeuillés.

Aujourd’hui, je fais face à la réalité, ce qui ne s’effectue pas sans un retour douloureux aux souvenirs.

« fils » Non, personne n’est mort dans mon entourage

Non, personne n’est mort dans mon entourage mais on n’est pas en deuil seulement lors d’un décès. Toute perte qui blesse, qui accable, qui traumatise, occasionne un deuil. A deux ans d’intervalle j’ai perdu mes deux « fils » indiens même s’ils ne sont pas morts physiquement. L’un s’est laissé phagocyter par une sorte de gourou. Sans aucune résistance. L’autre a pour ainsi dire « disparu dans la Nature », parti, exilé dans un autre état de l’Inde après avoir tenté infructueusement une expatriation à l’étranger. Loin, très loin… Le pays de cocagne où il allait en quelque sorte devenir millionnaire. Un voyage sans retour… Qui le ramena, moins d’un mois plus tard, plus démuni et plus désespéré que jamais.

A ce jour je n’ai pas envie de m’appesantir ici sur ces pertes. Elles restent encore trop douloureuses pour en parler. Deux larges blessures qui tardent à complètement cicatriser… Et je crois que lorsque qu’on est vieux on cicatrise mal, difficilement, peut-être jamais ?

 Il s’est passé tant d’événements dans ma vie indienne que je n’ai eu ni le temps, ni l’envie de me remettre à publier des articles.

J’en suis navré. Mais rassurez-vous, je reprends mes articles à partir d’aujourd’hui, mais non sans un retour en arrière…

La Mer d’Arabie

Ce matin, c’est ma première sortie à la plage.
A chacun de mes retours sur cette plage, je la trouve différente, en fonction de ce qu’a été la mousson précédente.

Il y a 2 ou 3 ans – on finit par oublier les dates en prenant de l’âge -, juste à mon premier retour après l’exil en France pour cause de Covid, la plage, en tant qu’étendue de sable – blond et propre ici – avait totalement disparu.
La Mer d’Arabie qui n’est autre qu’une partie de l’océan indien enclavée entre le sous-continent indien et les pays dits « du Golfe » (le Moyen Orient, quoi) avait submergé la plage et atteignait la zone boisée.
Aujourd’hui c’est la végétation qui a envahi toute une partie de la plage.

Il faut que j’essaie de vous « montrer » les lieux pour que vous me compreniez…

Ma Petite Jungle

La petite route qui passe le long de ma maison, arrive tout droit, perpendiculairement à la mer. Après avoir passé deux carrefours à angle droit, cette route atteint une très large bande arborée, un vrai fouillis de végétation qui s’étend tout au long de la plage à droite et à gauche du point d’arrivée à la plage. Une petite jungle en miniature où pullulent toutes sortes d’arbres, de plantes plus ou moins sympathiques, d’oiseaux marins, terrestres, rapaces, passereaux. Quelques rares familles de singes, si timides qu’il faut savoir qu’ils existent là. Beaucoup de tortues – d’eau douce -, et surtout, mes copains, de magnifiques paons sauvages que je croise sur mon chemin, chaque matin : femelles et leurs poussins, mâles au somptueux plumage qui « braillent » – c’est le cri du paon- à qui mieux-mieux. Cette zone « forestière » s’étend entre la très large plage et une petite route étroite qui dessert les rares maisons qui la bordent.

« Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté. »
(Charles Baudelaire, L’Invitation au voyage)

Mais nous sommes en Inde, au Kérala. Et si les maisons – construites côté terre – sont coquettes, bien tenues, avec jardins et abords amplement fleuris, l’autre côté de la route, côté plage, sert souvent de dépotoir. Attention ! Je ne dis pas ordures. Ça ne sent pas mauvais. D’ailleurs c’est le parfum de la végétation et de certaines fleurs exotiques qui domine. Mais on amasse là tout ce qu’on ne peut pas ou veut pas jeter : vieux bidons métalliques rouillés ou de plastique, sacs de gravats, vieux ustensiles de cuisine, guenilles, loques, et oripeaux…
Donc, vous l’avez compris, quand on arrive de chez moi, on trouve d’abord cette route, puis la zone arborée, et ensuite la plage, et la mer.

Quand on arrive à l’entrée de la plage par la route qui passe devant chez moi, soit on prend à droite sur trois kilomètres jusqu’à une jetée – qu’ici ils appellent « bridge », allez savoir pourquoi – soit on prend à gauche sur deux kilomètres jusqu’à un promontoire qui s’avance dans la mer, délimitant ainsi cette partie de la plage.
Quand je suis en bonne forme, bien réveillé, une tension pas trop basse qui me permet de bien tenir sur mes jambes, je longe la totalité de la plage dans les deux sens : 10 km. Quand je n’ai pas trop de courage et que mes jambes me trahissent, je ne marche que sur la partie la plus courte de la plage : 4km. Et la plupart du temps, je choisis « ma petite jungle », la partie qui va vers la jetée : 6 km auxquels il faut ajouter 1,5km aller-retour de chez moi à la plage…

Habituellement, la plage ressemblait à cela

 

Aujourd’hui, je découvre que cette année la végétation a squatté une partie de la plage. C’est même si évident, que le passage des gens, pourtant peu nombreux, a tracé un nouveau chemin entre la forêt et cette zone de sable gagnée par la végétation. Il y a même poussé un bosquet d’ananas sauvages – qui n’ont rien à voir avec les fruits que vous connaissez -.

 

Et j’ai découvert qu’ils avaient planté une courte allée de cocotiers à cet endroit. Pourquoi précisément là ? Comme les cocotiers poussent rapidement – et particulièrement dans le sable – (je ne sais pas pourquoi : peut-être plus de nutriments ?), dans quelques années, ce sera les Antilles… Une belle plage de sable blond bordée de cocotiers.

 

Ce matin, la mer est calme et plate, pas de gros rouleaux. La mer monte toujours ici à une allure incroyable. A l’aller je chemine sur du sable sec et dur. Au retour soit je m’avance les pieds dans l’eau jusqu’aux mollets, soit il faut peiner un peu plus haut dans un sable déjà bien chaud dans lequel les pieds s’enfoncent. Tout à fait inconfortable. C’est pourquoi, il m’arrive de plus en plus souvent d’emprunter la petite route dont je viens de parler plutôt que longer la plage.

Ce matin de gros poissons, 40 à 45 cm, sont échoués sur le sable. Est-ce qu’ils se sont trouvés prisonniers alors que la marée descendait si vite ? J’ai failli ramasser l’un d’eux qui me paraissait bien frais d’après ses yeux.
Mais sans savoir la cause de sa mort, je l’ai laissé aux rapaces qui festoyaient déjà avec d’autres plus anciens…

Quand la mer se retire ainsi, si vite, le courant est très fort en direction du large, j’ai toujours un peu peur d’être emporté plus loin que je ne voudrais quand je suis dans l’eau. J’étais bon nageur, mais j’ai perdu mes capacités…

 

Je suis très inquiet sur le devenir de cette plage idyllique. Quelques commerces se sont ouverts. – essentiellement ice cream, boissons chaudes et froides, chips, biscuits et cacahuètes – Un(e) dhaba a tenté sa chance, mais n’a pas duré plus d’un mois. Pas assez de clients. Dommage, ça m’aurait bien arrangé un restau près de chez moi. Très vite les abords et la plage elle-même se sont couverts de sachets vides, de gobelets en cartons et d’assiettes en plastique.

 

De gros nuages noirs s’amoncellent

La Municipalité, qui décidément veut promouvoir sa plage a installé des poubelles que je trouvais bien précaires et qui restaient religieusement vides tandis que les déchets s’accumulaient tout autour. Alors ils ont créé un service de nettoyage de la plage et de ses abords. Tous les matins, une équipe de femmes vient ramasser les détritus dans de grands sacs en se courbant sur le sable. Elles sont très vite devenues mes « copines » alors que tout le monde les ignore. Pis encore elles ne sont pas respectées, car les gens continuent de jeter tous les emballages sur le sable et surtout pas dans les poubelles.

Maintenant la plage est « surveillée ». Un bien grand mot. Sur une distance bien délimitée et selon des horaires – jamais respectés – qui le sont aussi… Quand les gardiens sont là !

 

Un parking payant a été aménagé. 20 roupies. Mais les Malayalee qui sont des petits malins et ne veulent pas payer ont commencé à se garer n’importe comment et un peu partout le long de la route d’accès. Qu’à cela ne tienne ! La municipalité a installé des cordages tout au long de la route pour les en empêcher.
Cette année, de vraies et jolies poubelles flambant neuves ont remplacé les précédentes peu solides qui furent bien vite démantibulées par les gens, les chiens, les intempéries.

Et même un distributeur d’eau chaude et froide a été installé avec un prix par gobelet et un prix au litre.

Ce matin, j’ai trouvé la plage assez propre. Vraiment propre. Tiens donc, les gens deviendraient-ils plus civiques ?

Mais désormais le sable est littéralement envahi par des milliers de gens, tous les soirs… Ils sont grégaires et restent tous plantés sur la partie centrale soi-disant surveillée. Il suffit de faire 30 mètres d’un côté ou de l’autre et c’est le désert. Ouf ! Les gens se baignent, de plus en plus nombreux. Les hommes souvent en caleçon ou maillot de bain, mais les femmes restent habillées.
Le plus inquiétant c’est que maintenant, des bus scolaires amènent des enfants en journée, et bien sûr… ils mangent et… jettent leurs emballages. Des bus de touristes arrivent aussi en week-end…
La fête (foraine) de la plage avec toutes sortes de baraques de bouffe, de manèges, de shows, qui se déroule entre Noël et la première semaine de janvier, est une débauche de nuisances de toutes sortes, sonores en particulier, avec un paroxysme dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier. Je fuis ce secteur pendant cette période. Mais il m’arrive, si j’ai un coup de bourdon, une overdose de solitude, d’aller prendre un bain de foule, de lumières, de bruit, de senteurs.
Mais, sinon, cette plage est un vrai plaisir. A condition de ne pas y aller entre 11h et 17h, tellement la chaleur au soleil y est intolérable

 

Le matin à 6h c’est un vrai bonheur. Il ne fait pas tout à fait jour, la température ne dépasse pas 26°/27°. Un vrai bonheur. Je croise sur mon chemin les « sportifs » qui marchent dans la direction opposée. (En direction de ma maison) 

Pourquoi ? Où vont-ils ? Alors que la logique serait d’aller plutôt vers la mer… Avez-vous remarqué que la logique indienne est déconcertante pour nous occidentaux ? Souvent c’est carrément l’opposé de ce que nous penserions ou ferions.

Certaines de ces personnes sont souriantes et me saluent quand la plupart restent impassibles, comme si j’étais transparent. Je déteste, moi qui suis habitué aux salutations amicales sur mes chemins, près de chez moi, dans les Pyrénées, où je vais marcher également tous les matins. Ici, c’est l’indifférence totale. Les femmes musulmanes en particulier. Elles sont assez nombreuses à sortir se balader par groupes de deux, trois, ou quatre, au petit matin. J’aime à les voir à cette heure-là, en robe d’intérieur, sans être tout emmitouflées de noir des chevilles au sommet du crâne quand ce n’est pas jusqu’aux seuls yeux apparents. Mais alors, pour le sourire, vous repasserez. D’une manière générale, la femme malayalee, qu’elle soit hindoue, musulmane ou chrétienne, n’est pas souriante. Deux plis verticaux bien froncés gravés dans le front. L’œil grave et la bouche crispée. Heureusement il y a des exceptions chaleureuses et affables

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