Je me trouve confronté à nouveau à cette notion du temps qui passe à travers une Inde des Mille et Une Nuits : Splendeur du passé, décrépitude du présent, ruines du futur… Le patrimoine chettiar dilapidé… Les bâtisses tombent en ruines mais on n’y fait aucun travaux faute de pouvoir partager les frais, dans l’ignorance totale d’une partie des héritiers.
La foi de chacun est conforme à son être intime; c’est sa foi qui fait l’homme; telle sa foi, tel il est lui-même.
Un chauffeur hors pair
Depuis Trichy, je circule en voiture avec Rajesh, un chauffeur hors pair, gentil et très prudent. Après une petite confusion au départ il saisit exactement ma façon de voyager, ce que je cherche et où je veux aller. Je lui explique par quelle route je désire passer pour me rendre à Pudukkottai, afin de voir des ayyanar au passage. Nous ne nous comprenons pas. J’ai l’impression qu’il veut faire à son idée et m’amener où il veut.
Tout d’abord je le pense paresseux car il rechigne à partir tôt le matin dès 08h, comme je le souhaite. Car moi je suis levé dès 06h chaque matin pour sortir explorer les villes. Ce qui se modifiera beaucoup au cours de mes voyages qui m’apprendront à me couler dans le rythme horaire des Indiens.
Peu à peu je comprends ses réticences. Avec les chauffeurs indiens il faut toujours observer, deviner, interpréter, car d’une manière générale l’on ne vous dit pas la raison d’un désaccord afin de ne pas s’opposer, pour ne pas fâcher le client. Ce comportement crée toujours un malentendu entre le touriste – occidental – et le chauffeur – indien -.
Au bout de deux ou trois jours, je réalise qu’en fait il se lève très tôt. Mais il doit d’abord faire ses prières et ses dévotions, vérifier l’état du véhicule sous le capot, laver la voiture, nettoyer l’intérieur… avant de revêtir sa tenue blanche immaculée. Mais jamais il ne m’aurait précisé qu’avant de pouvoir démarrer il a besoin d’une heure et demie ou deux heures de préparatifs.
La moisson du riz
Nous sommes en pleine saison des moissons. Nous traversons des villages et des campagnes où hommes et femmes sont absorbés par leur tâche.
A un moment je vois de grandes quantités de gerbes étalées sur la route. Je demande à Rajesh d’attendre qu’ils les aient ramassées avant de passer. Ma remarque le fait éclater de rire :
– Non, au contraire ils attendent qu’on roule dessus. Ils font ça exprès pour détacher les graines.
Je comprends que c’est une technique de battage fort habile. En roulant dessus, les voitures détachent les graines des tiges. Un peu plus loin, en revanche nous devons nous arrêter car cette fois, un camion vient de passer et ils s’empressent de ramasser les gains de riz et la paille. Et le cycle continue… Avant que nous partions, après avoir ramassé paille et grain, ils déversent une nouvelle quantité de gerbes.
Le passage d’un véhicule est une aubaine car ces derniers sont rares sur cette route de campagne.
Des lieux totalement méconnus des touristes
A ma demande, il me conduit dans des lieux totalement ignorés des guides habituels, et aussi de lui-même.
– C’est la première fois que je viens ici. Je ne connaissais pas du tout cet endroit. C’est toi qui me le fais découvrir.
Il s’étonne de mes desiderata et de mon circuit. En effet, il est fréquent, sinon habituel, que le voyageur s’en remette totalement à l’agence ou au chauffeur pour l’établissement de son périple. J’ai d’abord perçu un certain agacement que ce soit moi qui décide et non lui. Puis il me déclare que j’ai concocté un sacré bel itinéraire, très rare, assorti d’un riche programme de visites, très « fouillé ».
Une étape à Pudukkottai
Arrivés à Pudukkottai par le chemin des écoliers, il m’indique ne pas être venu là depuis plus de trois ans car peu de voyageurs s’aventurent dans cette région. Auparavant, à ma demande, il m’a conduit à Narthamalai, où nous avons découvert ensemble le somptueux temple chola du IXème siècle, Vijayalaya Choleswaram, absolument superbe, complètement oublié, perdu dans des terres reculées.
Et, tout en contrebas, je repérai une allée d’Ayyanars très colorés, disposés de part et d’autre d’un chemin, certains en mauvais état mais d’autres parfaitement conservés, conduisant à un sanctuaire en plein air sans autres piliers que les arbres tout autour.
Rajesh n’est pas enthousiaste du tout pour passer la nuit à Pudukkottai.
– Il n’y a aucun intérêt à dormir ici, nous ferions tout aussi bien de gagner directement Karaikudi.
Après tous ses compliments du matin, je ne comprends pas sa réticence à faire étape à Pudukkottai.
Un musée pour le moins surprenant
Je le prie de me conduire d’abord au musée. Ce dernier s’avère décevant par un amoncellement tristounet et mal présenté d’objets complètement hétéroclites et poussiéreux, mais il se révèle tellement kitsch et drolatique, que je ne regrette pas ma visite. Y sont exposés entre autres, des monstres de fœtus humains et d’animaux, comme je n’en ai jamais vus dans toute ma vie, qui m’impressionnent fort : corps à deux têtes, deux mains sur un seul bras, animal à cinq pattes… et autres erreurs – horreurs – de la Nature conservées dans du formol ou je ne sais quel autre produit.
Cependant je suis séduit par les vitrines de tissus anciens at par les immenses peintures, pour la plupart des portraits des ancêtres de la famille régnante.
Le mystérieux Sri Gokarneshwara temple, le Temple troglodyte de Pudukkottai
J’explique à Rajesh qu’il se trouve ici un très beau temple rupestre à visiter, le Sri Gokarneshwara temple.
Nous cherchons donc des grottes, des rocs ou un quelconque souterrain et nous ne trouvons pas. Nous avons beau nous renseigner, personne ne semble connaître ce sanctuaire et je passe pour un hurluberlu. Finalement, on nous indique un temple situé à cinq kilomètres du centre, mais il est fermé par de fortes grilles, et semble être un bâtiment tout à fait classique, ni souterrain, ni troglodyte. Evidemment je commence à râler – à bas bruit -.
– Mais c’est pas du tout ce genre de temple que je cherche ! Il s’agit d’un temple creusé dans la pierre…
Après force discussion, des autochtones nous confirment qu’il s’agit bien de celui-ci, mais qu’il est fermé jusqu’à 16h. Rajesh reprend son idée de poursuivre notre route jusqu’à Karaikudi, la « capitale » du Chettinad.
Je ne me laisse pas convaincre par ses arguments :
– Attendons 16h et nous verrons bien de quoi il retourne.
Et je me félicite aujourd’hui de mon opiniâtreté car ce fut une découverte phénoménale.
Une visite guidée par un spectre
On y pénètre par une construction classique, externe, mais on se retrouve très vite dans un vrai dédale de couloirs souterrains et de salles hypostyles creusées dans la roche – au IXème siècle à nouveau -, comportant de nombreux piliers et des peintures bien restaurées. Une ambiance absolument fantastique et mystérieuse frisant l’irréel et la fantasmagorie, augmentés par le faible éclairage de seulement quelques lampes à ghee. Un vieil homme surgit du néant, comme une apparition, ajoutant au mystère du lieu.
Un brahmane ? Il a l’air extrêmement pauvre. Il me fait signe de le suivre et me sert littéralement de guide en me faisant découvrir des recoins et des salles que je n’aurais jamais remarqués si j’avais été seul. Je me serais même peut-être perdu dans un tel labyrinthe. Il me désigne les salles, de loin en loin, restant toujours à une bonne distance, ce qui amplifie cette perception fantomatique. Je m’attends à tout moment à apercevoir la pierre à travers son corps transparent ou le voir s’estomper puis disparaître en se fondant lui-même dans un mur.
De salle en salle, de couloir en couloir, il me signifie toujours de le suivre, et m’invite sans cesse à photographier. Je vis un pur bonheur pendant plus d’une heure et quart. Je devine qu’il va me demander à la fin un don proportionnel à son aide, mais il le mérite bien. Je serai généreux.
En fait, il disparaît tout aussi soudainement qu’il était apparu. Evaporé, volatilisé, sans que j’aie le temps de lui offrir quoi que ce soit. Comme je l’avais imaginé, il a dû se fondre dans la pierre et retourner vers l’au-delà d’où il était arrivé. Une fois de plus, je gamberge sur une apparition divine… J’aime bien élucubrer cela.
J’extériorise mon enthousiasme auprès de Rajesh, complètement abasourdi lui-même par ma découverte.
– Je ne connaissais absolument pas ce temple, on ne m’en avait jamais parlé. Je comprends pourquoi tu tenais tant à dormir à Pudukkottai. C’est une excellente idée finalement.
Nous quittons Pudukkottai très tôt le lendemain matin, pour une fois à l’initiative de Rajesh.
– Il vaut mieux partir tôt aujourd’hui car avant d’arriver à Karaikudi, on va passer par Kanadukathan et tu vas sûrement faire beaucoup de photos…
Kanadukathan, la ville morte aux mille palais
A Kanadukathan, je commence par la visite du palais du raja Annamalai Chettir, construit à la fin du XIXème siècle. La grande pièce de réception, somptueuse, rassemble un impressionnant amoncellement d’objets précieux et de magnifiques portraits, mais on n’a pas le droit de photographier. Ensuite, l’on traverse successivement trois cours fermées, qui m’évoquent les patios espagnols et les cloîtres de nos abbayes. Mais le style reste très indien : Les galeries sont festonnées l’une de piliers bleus, la suivante de colonnes vertes, suivie d’une autre aux piliers jaunes. Je suis ébloui par les magnifiques mosaïques et les toitures couvertes de tuiles vernissées.
Cependant l’impression dominante se situe entre « Grandeur et Décadence ».
Le lieu évoque le bon goût et l’opulence, mais l’on croirait vivre un siècle en arrière. Or ce n’est pas un musée ni un édifice historique, mais une maison d’habitation actuelle. On sent qu’il ne s’y trouve aucun confort moderne. Il règne ici aussi toujours ce même manque de soin indien : un décor somptueux environné de balais, de chiffons sales, de seaux, de vieilleries de toutes sortes qui traînent et que personne ne songe à ranger ou à enlever.
Un village peuplé de chèvres
Je me promène à travers un village désert. On y rencontre davantage de chèvres et de chiens que d’humains, exceptés quelques vieillards. La chaleur est accablante à cette heure-là – déjà midi ! – L’orage semble menacer.
Ici se trouve le fameux Chettinadu Mansion, le palais-hôtel-de-luxe recommandé par tous les guides. J’entre pour le visiter. Je suis un peu déçu par rapport aux photos que j’avais vues en ligne. Je ressens la même impression de laisser-aller que dans le palais. Un environnement magnifique, mais un confort vieillot et rudimentaire avec ce côté un peu sale et négligé par endroits qui tranche avec le luxe de la demeure.
De somptueux palais qui tombent en ruines
Ensuite je baguenaude dans les rues du village. On y trouve effectivement de nombreux palais, qui ont dû être somptueux à la fin du XIXème siècle, début du XXème. Ils sont tous plus ou moins à l’abandon, plus ou moins en ruines. Ils appartiennent toujours à de richissimes Chettiars (habitants du Chettinad) qui vivent en Angleterre, aux Etats Unis, ou dans de grandes mégapoles indiennes et qui confient la garde de leurs palais délabrés à des cousins pauvres qui sont restés au pays. On voit donc des demeures merveilleuses, occupées par des familles qui vivent carrément dans le plus grand dénuement frôlant la misère. Aucun confort, pas d’électricité, ni d’eau potable, parfois sans eau du tout. Les bâtisses tombent en ruines mais on n’y fait aucun travaux faute de pouvoir partager les frais, dans l’ignorance totale d’une partie des héritiers. On sait qu’ils existent mais on n’a aucune idée de leur lieu de résidence. De ce fait également elles ne peuvent être vendues.
Cette vision renvoie une image assez spectaculaire et Impressionnante.
Je me trouve confronté à nouveau à cette notion du temps qui passe à travers une Inde des Mille et Une Nuits : Splendeur du passé, décrépitude du présent, ruines du futur.
Le patrimoine chettiar dilapidé…
Karaikudi
J’aime bien Karaikudi, une toute petite ville très animée mais à part le temple et ses magnifiques plafond décorés il n’y a rien de particulier à y voir. Rajesh m’indique, pour finir la journée, tout une rue de brocanteurs et antiquaires. Je suis extrêmement surpris de trouver une telle profusion dans une si petite ville. Très probablement tous ces objets fabuleux proviennent-ils des si nombreux palais à l’abandon de la région ? De vraies cavernes d’Ali-Baba, Et au moins ici, on voit bien que tout est authentique. Ce ne sont pas des copies pour touristes. Et les prix sont tout à fait corrects. Ce n’est pas comme chez les antiquaires de Fort Cochin. Hélas, si tenté que je sois, je ne peux rien acheter à cause du poids, de l’encombrement, et de la fragilité des objets d’art convoités… En outre, quoi qu’il en soit, l’on n’a pas le droit de sortir d’Inde des objets datant de plus de 100 ans.
Je tombe en arrêt devant un somptueux lustre bleu en cristal et porcelaine, dans des tons de bleus époustouflants de beauté. Le marchand me fait l’article pour me séduire et m’inciter à l’acheter, mais il est intransportable !
Je terminerai ma journée en me promenant le nez au vent dans les alentours, juste un peu avant la nuit quand la lumière est propice à quelques jolies photos.




































Bonjour Marien et merci de m’avoir fait faire un somptueux voyage au Chettinad, région peu connue sauf des vrais voyageurs initiés, bien sûr!
Que de merveilles… que ne suis je riche pour acheter et -faire-restaurer….
Bien à toi
Calaf
Merci Alain pour ta fidélité…
Quand bien même serais-tu riche, tu ne pourrais pas acheter d’abord parce que tu es étranger, et ensuite parce qu’on ne trouverait jamais “l’héritier” en indivis perdu quelque part sur la planète