Le bruit infernal d’une circulation épouvantablement chaotique, ruelles désertes, obscures, inquiétantes, angoissantes… la magnifique mosquée Siddi Sayid.

En vérité, je ne voyage pas, moi, pour atteindre un endroit précis, mais pour marcher : simple plaisir de voyager.

 

Robert Louis STEVENSON (1850 – 1894)

Voyage avec un âne dans les Cévennes

Une circulation urbaine absolument chaotique

La veille de mon départ de France, je venais de m’acheter un merveilleux bijou : un Sony RX100 version VI. 250 grammes ! Enfin, j’allais cesser de trimballer mon gros Alpha 77 qui fait ses 2 kilos. Malheureusement, sa batterie n’a qu’une très faible autonomie.
– Tom, la première chose que je dois faire d’urgence, dès ce soir, c’est acheter au moins deux batteries supplémentaires.
– Pourquoi deux ? Une suffit pendant que tu recharges la première.
– Oui, mais on va aller dans des zones où je ne suis pas sûr de pouvoir recharger facilement. Il me faut absolument acheter ces batteries à Ahmedabad avant de partir.
Et nous voilà partis à pied, à l’aventure, à la recherche d’une boutique Sony repérée sur internet.
Première surprise – désagréable – le bruit infernal d’une circulation épouvantablement chaotique. Ici, si tu veux traverser une rue, il faut faire ta prière auparavant.

– C’est qu’ils ne s’arrêtent pas, ces cons !!!
Ils ne ralentissent même pas. Ils foncent dans le tas.

Tom n’était pas moins éberlué et effrayé que moi.
Les feux de circulation ? C’est sans doute pour faire joli et compléter le chaos de toutes ces voitures, rickshaws, motos par milliers, parmi lesquels avancent on ne sait comment une charrette tirée par un chameau ! En plein Ahmedabad. Et d’autres, tractées par des buffalos.

Le GPS n’arrêtait pas de répéter : vous êtes arrivés, vous êtes arrivés… Nous étions arrivés, effectivement, dans une sorte de cour intérieure, bordée sur ses trois côtés de boutiques minables, qui vendaient de tout, sauf du matériel photo.

Nous demandons où se trouve la boutique en question. Mais… personne ne nous comprend. Les gens ne parlent pas anglais ici. Et ils s’étonnent que Tom ne parle pas hindi… Personne ne me comprend et je ne comprends personne.

Je m’émerveille devant toutes ces devantures colorées et illuminées. Des galons, des broderies à foison… Evidemment, l’Indien galope dix mètres devant moi, en automate, sans rien regarder, sans s’émerveiller.
– Mais Tom, attends moi ! Ne cours pas comme ça, on n’a pas un train à prendre. Tu as voulu venir avec moi alors il faut t’adapter à mon rythme. Toi, tous ces magasins ne t’intéressent pas, moi si. Je dirais même que je suis venu au Gujarat pour ça, pour acheter ces merveilles. Il y en a tant que je ne saurais choisir
– It’s for mariage ! All same !

D’un air de dire je vois pas en quoi ça peut t’intéresser
Il m’énerve. C’est comme s’il avait oublié comme j’aime traînailler dans ce genre de ruelles et me gaver d’images, de couleurs, et de dorures. All same ! Ben non, justement. Elles ne sont pas du tout all same ces boutiques. Elles présentent toutes des rubans et des broderies différents. On en prend plein les yeux, c’est un vrai feu d’artifice.

A un moment je parle de « battery » et de « Sony ». Et là tout s’éclaire d’un coup comme par enchantement. Typique indien ! Le nom du magasin que je donnais et qui figurait sur les pages jaunes, personne ne le connaissait mais Sony oui. Et l’on m’indique une maison au fond de la cour. Ce n’est pas un magasin à proprement parler comme on l’entend en Europe. Imaginez un appartement duplex dans lequel les pièces seraient encombrées de cartons contenant toutes sortes d’appareils Sony.

– Pour les appareils photos, c’est à l’étage au dessus, me dit-on.
Nous montons et sommes reçus comme un chien dans un jeu de quilles. Non, pas vraiment. Nous sommes tout simplement invisibles. Quatre ou cinq jeunes hommes sont là à discuter, ici aussi au milieu de cartons épars à travers la pièce et personne ne nous regarde, personne n’a cure de notre intrusion dans leur conciliabule. Il faut vraiment que je me mette à parler très fort à Tom pour qu’on nous demande ce que nous faisons là et ce que nous voulons. Je montre mon modèle de batterie, et là je deviens intéressant : tout le monde se penche sur le modèle de batterie qui est apparemment une curiosité jamais vue. Et à force de fouiller dans un tiroir le patron me sort un emballage plastique contenant le modèle de batterie qu’il me fallait ! Il annonce le prix. Plutôt chérot. Aussi cher qu’en France.

– Tu me fais un prix si j’en prends deux ?
– Non, regarde c’est le prix normal. It’s real Sony battery. C’est le prix imposé par Sony. Je peux pas baisser, même si tu en prends deux.
Bon, OK, trop content d’avoir enfin trouvé mon bonheur
Alors nous leur demandons si nous sommes loin du Swami Narayan temple.  Ils répondent tous qu’il est tout près et que nous pouvons y aller à pied. Mais chacun indique son chemin pour s’y rendre et même ils se chamaillent entre eux car chacun estime que son itinéraire est meilleur, et que celui de l’autre n’est pas bon. Alors qui croire ? Finalement, ils sont deux ou trois à nous donner le même itinéraire.

Il n’était pas très tard, mais il faisait déjà nuit. Nous parcourons des rues étroites, sans aucun trottoir, aussi grouillantes que des rues piétonnières françaises aux alentours de Noël, mais avec, en plus, les voitures, les rickshaws, les motos, les vélos…

Spectacle son et lumières non stop et gratuit, partout. J’en oublie le Swami Narayan temple. J’aurais envie d’entrer dans ces cavernes d’Ali Baba et de tout acheter.

Et tu pourras toujours courir pour retrouver le même, qui, du coup, t’apparaît encore plus beau dans ton imagination et t’anéantit de regrets et de remords de ne l’avoir pas acheté au moment où tu l’avais découvert.
Ben oui, il avait raison l’ange-démon. Ce fut pire que ça. Nous n’avons jamais retrouvé les ruelles en question. Nous avons eu beau sillonner tout le quartier… Rien ! C’est comme si toutes ces boutiques de contes de Mille et Une Nuit avaient été emportées dans mon rêve. Incredible ! Et quand nous avons demandé, ce fut comme si nous demandions où se trouvait la plage à Ahmedabad

Agacé, je lâche :
– Bon mais on vient d’arriver, j’ai encore trois jours pour faire mes achats. Et puis je vais peut-être trouver mieux ailleurs. Je reviendrai le dernier jour quand nous rentrerons, après notre virée.
Mon ange gardien ou plutôt, cette fois, le démon tentateur me souffle à l’oreille :
– Tu raisonnes faux. Tu sais très bien qu’en Inde, si quelque chose te plaît il faut l’acheter tout de suite. Si tu reviens le lendemain ou la semaine suivante, l’objet convoité aura disparu. Le boutiquier ne saura pas de quoi tu parles. Et même, il ne se souviendra pas d’avoir eu cet article en vente. Mieux, il te soutiendra que tu te trompes de boutique.

 

Le temple de Swami Narayan ne m’a pas déçu. J’en ai eu pour mon content. Tout le kitch souhaité, les statues et colonnes ripolinées, les dorures, les scintillements qui me fascinent toujours. Moi j’adore ! Oui, je sais on me rabâche que j’ai dû être Indien dans une vie antérieure.

 

Quand nous sommes revenus sur nos pas, toutes les boutiques rutilantes avaient disparu. Les ruelles nous apparurent désertes, obscures, inquiétantes, angoissantes car de drôles de types traînaient ça et là et nous dévisageaient comme s’il y avait un bon coup à faire.
Nous étions affamés et pas le moindre restaurant, pas la moindre gargote ! Une longue rue de devantures fermées par de hideux rideaux de fer, toutes identiques. Et de ce fait plus le moindre repère pour retrouver notre chemin. ll était seulement 20h30.

Seule lueur réconfortante : Un minuscule templion voué à une divinité que je n’ai su identifier, encastré dans une de ces lugubres façades, comme pour nous rassurer…

 

Nous avons réussi à héler un rickshaw pour nous ramener vers notre hôtel. Hélas, le petit vieux de rickshaw wallah ne connaissait pas l’hôtel Volga, ne parlait pas un mot d’anglais et était incapable de comprendre où nous souhaitions aller. Nous avions l’impression d’être perdus au fin fond d’Ahmedabad. Soudain, j’ai lâché :
– Electricity house building !
J’avais repéré l’inscription en grand sur un bâtiment tout fermé, très laid et très décrépit qui semblait être le siège de la compagnie d’électricité. A vérifier.

Il a tout de suite compris. Très vite il a rejoint l’artère principale – dont j’ai oublié le nom -, et toujours tout droit. Cinq minutes plus tard, nous étions arrivés. 20 roupies ! Le brave homme n’a même pas cherché à nous rouler.

Nous avions parcouru une distance considérable pour trouver la boutique Sony puis traversé toutes ces ruelles flamboyantes d’ors et de brocarts puis déambulé dans un no man’s land sordide, et, sans nous en rendre compte, nous étions presque revenus à notre point de départ.
Nous pensions trouver là un restaurant, forcément le quartier des hôtels… Ben, non. Tout fermé aussi, même les boui-bouis. Seul le Green House semblait être notre planche de salut.

– On n’a qu’à aller là ! lance Tom qui devait mourir de faim.

– Tu n’y penses pas, c’est un restaurant de luxe, fameux, prisé des touristes friqués. On dit que la nourriture y est excellente. Je t’y inviterai le dernier soir s’il me reste de l’argent.

A force de tourner et virer nous avons échoué dans une infâme gargote qui nous sembla être la seule qui fût ouverte dans tout le quartier.
Une fois l’estomac (mal) rempli, avant de regagner la chambre, nous nous sommes remis de bonne humeur par une courte visite à la magnifique mosquée Siddi Sayid.

Découverte d'Ahmedabad Gujarat intérieur de la mosquée Siddi Sayid
Découverte d'Ahmedabad Gujarat mosquée Siddi Sayid les arches et arabesques