La vue plonge sur deux gros seins de déesse hindoue qui s’exhibent sans pudeur aucune…

En vérité, je ne voyage pas, moi, pour atteindre un endroit précis, mais pour marcher : simple plaisir de voyager.

 

Robert Louis STEVENSON (1850 – 1894)

Voyage avec un âne dans les Cévennes

Le Dada Hari Ni Vav

Donc nous voilà débarqués du rickshaw devant le fameux baori d’Ahmedabad datant de la fin du XVème siècle. Il fut construit en 1485 par Dhai Halima, la surintendante et sage-femme du harem royal de Mahmud Begada selon l’inscription persane dans le puits.

Déconcertant. Nous nous trouvons en face d’une vaste esplanade sans fioriture aucune qui s’enfonce au loin vers des bâtiments qui semblent être ceux d’un temple ou d’un palais. Mon amie m’avait parlé d’une mosquée, mais située derrière le puits.

C’est alors que nous découvrons juste en face de nous de vastes marches qui s’enfoncent dans les entrailles de la terre. Et à partir de là tout bascule et c’est l’émerveillement. Un émerveillement d’autant plus grand que c’est le premier que je vois aussi imposant. Nous en visiterons plus tard de beaucoup plus prodigieux. Mais, Ô bonheur !… Personne, absolument personne à part nous. Pas de touristes, donc pas de guides ni de marchands racoleurs. Nous prenons le temps de nous glisser à travers toutes les galeries souterraines, très ouvragées.

Le puits comporte cinq étages de profondeur. Il est octogonal en plan au sommet, et repose sur un grand nombre de piliers finement sculptés. Chaque étage est suffisamment spacieux pour permettre aux gens de se rassembler. Il a été creusé en profondeur pour accéder aux eaux souterraines à ce niveau, ce qui explique les fluctuations saisonnières du niveau d’eau dues aux précipitations au cours de l’année.

Les bouches d’aération et de lumière aux différents étages et au niveau du palier se présentent sous la forme de grandes ouvertures, comme des balcons. Depuis le premier étage, trois escaliers mènent au niveau d’eau inférieur du puits.

Au niveau du sol, une descente de huit marches mène à une galerie couverte. Une seconde volée de neuf marches mène à une autre galerie, et une troisième de huit marches à la galerie la plus basse à environ un mètre au-dessus du niveau de l’eau. A chaque palier, un couloir longe les côtés et conduit à d’autres galeries qui traversent le puits par intervalles.

 

La mosquée Dai Halima

Depuis l’extrémité du Dada Hari Ni Vav, nous avons gagné la mosquée de Dai Halima.
Planté à l’extrémité du parvis, à quelques mètres de nous, nous attendait le gardien, bras croisés et jambes écartées, d’un air de dire : enfin quelqu’un qui vient ici !

ll nous a réservé un accueil chaleureux, un peu trop, même. Je veux dire collant. Il voulait tout nous montrer, mais à son rythme. Et moi je voulais flâner et prendre mon temps pour faire des photos.
Quelle aubaine pour lui, il avait enfin la possibilité de parler à quelqu’un et il ne s’en est pas privé… Avec Tom… Je ne me souviens plus si l’échange a eu lieu en anglais ou en hindi, puisque Tom ne parle pas l’hindi. En tous cas ils n’ont pas arrêté. J’ai compris que le sujet de l’échange portait sur « l’étranger », particulièrement « strong », qui ne paraissait pas son âge. Evidemment il avait dû poser de multiples questions et Tom ne s’était pas privé de le satisfaire.
Je déteste quand il répond à ma place à des questions me concernant. Je le lui ai déjà dit mille fois mais il recommence toujours. Il est ainsi allé lui raconter, croyant bien faire et fier de son compagnon de voyage, nos escapades dans les Himalaya et que j’avais grimpé un jour tout seul, sans le savoir, en son absence, jusqu’à 4000 m et que j’avais fait 35 kilomètres à pied ce jour-là en une journée.
A tant faire je préférais qu’il lui décrive ce personnage-là plutôt que celui qui a failli crever d’une dysenterie carabinée à Haridwar, dégoulinant de merde et de vomi.

 

Du coup le gars m’a incité à monter sur le toit par un petit escalier dérobé. Effectivement, moi je ne l’avais pas vu cet escalier.

Et là superbe ! La vue plonge sur deux gros seins de déesses hindoues qui s’exhibent sans pudeur aucune entre les entrepôts de marchands de charbon et le dôme du mausolée de la sage-femme royale Dai Halima.

Une fois redescendus, le gardien insista pour nous faire entrer dans le Mausolée qui, selon lui, n’est habituellement jamais ouvert au public car c’est là qu’il dort et vit. Et il ajouta :
– You can rest one moment inside with me. I’ll make a tea.
Au moment où j’allais répondre OK avec un grand merci – car justement je mourais de soif -, voilà le Tom qui, une fois encore, répond à ma place :
– Non, non, merci, nous avons encore plein d’autres choses à visiter nous n’avons pas le temps !
J’étais furieux.
– Mais enfin, Tom, tu commences à m’agacer sérieusement de répondre toujours à ma place !
(Je n’ai pas su le dire parfaitement en anglais, mais mon ton était suffisamment irrité pour qu’il comprenne mon énervement.)
– Viens on s’en va, je vais t’expliquer.
Et tandis que nous traversions l’immense parvis en nous faisant la gueule une fois de plus – Enfin, moi je la faisais -, Il me sort :
– T’as pas compris ? Toutes ses questions sur toi ? Son invitation à boire un thé « chez lui » n’était pas claire…