C’est comment ta vie en Inde ? Quels sont tes rapports avec les Indiens ? Comment s’organisent tes journées ? Est-ce que tu te sens différent du touriste lambda ? Tu n’as pas l’impression d’être un extra-terrestre débarquant sur notre planète ?
Ils arrivent, remplis d’espoir, s’imaginant avoir trouvé un paradis tropical où ils vont vivre l’expérience de leur vie. Puis la routine s’installe et l’exotique devient sordide. Ce qu’ils trouvaient désuet devient inefficace et la spiritualité est rebaptisée paresse. Et quand ils retrouvent leur nid douillet et leurs habitudes, ces aspects négatifs s’estompent et ils se mettent à parler de leur séjour en Inde avec un tel enthousiasme qu’ils font de nouvelles recrues qui viennent chercher un sens à leur vie.
C’est comment ta vie en Inde ?
C’est comment ta vie en Inde ? Quels sont tes rapports avec les Indiens ? Comment s’organisent tes journées ? Est-ce que tu te sens différent du touriste lambda ? Tu n’as pas l’impression d’être un extra-terrestre débarquant sur notre planète ?
Telles sont les questions récurrentes parmi des centaines d’autres…
Le Keralam, « God’s own land »
Il ne faut plus dire Kerala. Les Malayalee ont voté haut et fort, à l’unanimité pour que l’ancien nom traditionnel en langue malayalam, Keralam, soit rétabli.
« Le nom de notre État est « Keralam » en langue malayalam. Les États ont été formés sur la base de la langue le 1er novembre 1956. Le Kerala Piravi Day est également célébré le 1er novembre. Depuis la lutte pour l’indépendance nationale, la création d’un Kerala unifié pour les locuteurs du malayalam réclame avec force la formation d’un État de langue malayalam. Or, dans la Première Annexe de la Constitution, le nom de notre État est inscrit comme « Kerala ». Cette Assemblée appelle à l’unanimité le gouvernement central à prendre des mesures urgentes, conformément à l’article 3 de la Constitution, afin de modifier le nom et de le faire apparaître comme « Keralam ». »
Pendant plusieurs années j’ai sillonné l’Inde. J’ai essayé de ne pas trop voyager « superficiel ». J’ai rencontré des personnes intéressantes un peu partout et j’ai essayé d’approfondir un peu ces rencontres éphémères pour sortir des banals échanges sur le climat, les monuments, les prix…
Mais ce que je vis ici est totalement différent. Effectivement c’est une minuscule partie de l’Inde et même si les Malayalees sont Indiens et se disent Indiens, le Keralam n’a rien à voir avec d’autres états ni même d’autres régions voisines.
Eux-mêmes l’affirment : tout est différent dans les mœurs et les comportements d’une communauté à une autre.
Souvent on entend dire par les touristes, quand ils retournent chez eux : Les Indiens sont comme ci ou comme ça ou bien : EN INDE les gens font telle et telle chose et ça ne veut vraiment rien dire. L’Inde est si variée, si immense, qu’il est impossible de généraliser. Bien sûr il y a des traits communs, mais tant de différences aussi. Mêmes les Indiens ne savent pas tout ce qui les différencient les uns et des autres, d’un état à un autre.
Souvent on me pose des questions sur les régions que j’ai visitées et l’on s’exclame :
– Tu connais l’Inde mieux que moi !
Et ils ne parlent pas forcément des monuments et des paysages, mais des coutumes, des célébrations de fêtes, des rites hindous variables d’une région à une autre, d’une ville à l’autre.
Récemment un de mes meilleurs amis Malayalee, pourtant hindou, était tout étonné quand je lui ai dépeint un cortège de mariage au Rajasthan avec le mari qui tient symboliquement sa femme en laisse… – Moi, je l’ai perçu ainsi -, pire que ça, car en laisse le chien peut trottiner voire gambader devant. Non, là c’est comme si le gars traînait sa vache derrière lui…
Que de questions indiscrètes !
Au début, ici, j’étais particulièrement énervé par toutes leurs questions indiscrètes. Mon ami Tom me disait : T’inquiète pas, ça va s’arrêter quand ils te connaîtront. En effet désormais c’est terminé… Sauf bien sûr avec les nouveaux… Mon ex-propriétaire lui-même a fini par cesser de me harceler à propos de ma femme et de mes family members. Il faut dire que j’avais fini par lui faire comprendre qu’il me cassait les pieds avec toutes ses questions.
– Oui, je suis marié. Oui, je voyage seul. Et alors ? Où est le problème ? Ma femme déteste l’Inde et moi je l’adore. Je ne vais pas l’obliger à venir avec moi et elle ne va pas m’obliger à rester en France…
– Et tu voyages seul, tu n’as pas de « family members » ?
Oh qu’ils m’emmerdent avec leurs family members… Et si moi je me sens bien, seul ? Pas besoin d’être escorté par ma sœur, mon frère, mes cousins, mes enfants chaque fois que je me déplace quelque part…
Ils ont autant de mal à comprendre ça que moi de comprendre qu’ils ne peuvent jamais aller pisser l’un sans les autres… Je sais que je leur parais étrange par mes comportements. Par exemple toutes ces plantes que j’ai achetées pour à la fois égayer mon balcon et me protéger un minimum des regards des voisins…
– Oh ! Tu es riche pour avoir acheté – ils pensent très fort : gaspillé ton fric – tant de plantes !!!
– Comme toi qui vas acheter ta cochonnerie de tord-boyau – en cachette de ta femme et même des voisins… En plus, à 800 Rs la bouteille qui part en une seule soirée…
– Et puis, quelle idée d’avoir acheté des bananiers pour les mettre en pot. D’abord ils vont pas pousser et même s’ils poussent t’auras jamais de bananes…
– Chez nous on met des bananiers en pots et ils poussent très bien et très vite et dans quelques temps j’aurai un joli écran qui me protègera des regards de la rue. Et puis j’ai pas besoin de bananes, il y en a assez comme ça partout…
– Combien ça coûte un Mac book pro comme le tien ?
– Je sais plus ça change d’année en année. Le mien a plus de trois ans maintenant. Je l’ai payé 1800 €
– Ça fait combien en roupies ?
– Environ 136 000 Rs au cours actuel
– Oh ! …
– Pourquoi tu as acheté un Mac alors que ça coûte si cher ? Moi mon Lenovo je l’ai payé seulement 35 000 Rs…
– Et toi pourquoi tu as acheté une grosse Volkswagen NEUVE au lieu d’une Tata Indica d’occasion ? Moi ma Xantia d’occasion je l’ai payée seulement 3000 € et je l’ai depuis plus de 10 ans et elle marche super bien. Il est vrai que moi je l’entretiens, je ne me contente pas de mettre de l’essence dedans. Je vérifie l’huile, les freins, les pneus, les ceintures de sécurité – Ah les ceintures de sécurité en Inde !!! – Oups, pardon, au Keralam, à Kannur…
Angry Man
J’ai constaté avec bonheur cette année à mon retour de France, combien les attitudes de mes voisins, les boutiquiers ou les mecs du marché avaient changé.
On se précipitait sur moi en me serrant la main, en me prenant par le bras, le dos, la taille – tout ce qu’ils peuvent toucher -. D’autres au contraire n’avaient aucune réaction. Non par indifférence mais c’était comme si je n’étais pas parti. Car pour eux, maintenant le saipe, il fait partie du décor. En un mot je me sens adopté.
Shiva n’en revient pas :
– Qu’est-ce qu’ils t’aiment les gens ! Tous me disent – en malayalam – que tu es super gentil…
– Eh bien tu vois que l’autre imbécile qui t’avait dit que j’étais un angry man, avec force méchants commentaires au point que tu l’avais crue, elle avait rien compris au personnage. Si elle avait fait son boulot elle et les autres mecs du Resort, au lieu de glander toute la journée, je n’aurais pas gueulé…
– C’est vrai que tu es drôlement gentil, mais fais attention parce que certains vont en profiter et te cheater. Mais… quand même, parfois, tu es angry man et j’aime pas ça.
– Pourquoi ? Parce que je n’accepte pas qu’on me prenne pour un con ? Par exemple en me faisant passer de l’oignon pour de l’ananas dans un chicken sweet and sour ?
Tom dit tout le contraire. Il dit que j’ai raison de protester. Et il ajoute : si nous aussi on protestait il y aurait bien des choses qui ne se feraient plus en Inde.
Le syndrome du « déraciné »
Personnellement je n’ai aucun mérite à recommencer une vie ailleurs…
Mes racines, il y a longtemps qu’elles ont été arrachées de ma terre originelle. Et plus je vieillis, plus je découvre qu’après plus de 60 ans la plante n’a pas supporté le déracinement et ne s’en est jamais remise. Tout au plus elle a tenté de s’adapter aux différents environnements dans laquelle elle a essayé – en vain – de se ré enraciner. Et c’est finalement en Inde, au Kérala, qu’elle a trouvé le meilleur terrain de remplacement… Pour l’instant… C’est comme une greffe, il faut attendre de voir si ça a bien pris…
Une amie voyageuse me reprochait de me croire « supérieur » aux autres voyageurs
« Le voyage est une parenthèse dans sa vie personnelle, un moment de découverte aussi, aussi superficielle soit-elle. Chacun fait le voyage qu’il peut faire ».
C’est malheureusement comme une parenthèse, aussi large et profonde soit-elle, que je vis mon implantation ici. D’abord parce que je ne peux pas rester plus de six mois en Inde ni plus de six mois hors de France. Et puis l’âge me rattrape, et si ma santé me laisse de longues, très longues tranches de paix et de tranquillité, je me demande si – justement avec l’âge et toutes les saloperies absorbées pour juguler des symptômes – elle n’aura pas raison de moi un de ces quatre.
Je suis un peu gris
Mon ami, mon fils, Shiva, vient de partir, je suis un peu gris ce soir. J’ai préparé « notre » gin tonic de ma façon avec citron vert, sirop de gingembre – maison – et eau gazeuse – qu’ils appellent ici « soda » – car on n’arrive pas à trouver de schweppes ici. J’ai peut-être forcé la dose. J’ai perdu l’habitude de boire à force de vivre dans un pays où l’alcool est « officiellement » interdit. C’était pour accompagner un merveilleux civet – une daube ? – de cerf que j’ai longuement mitonné.
Je vous entends déjà hurler :
– Quoi vous avez tué cette pauvre bête ?
– Ben non, il s’est noyé dans un étang situé dans la propriété de la famille de Shiva.
A moins qu’ils ne l’aient « aidé » à se noyer. – Ça braconne régulièrement au Keralam. – Ils l’ont récupéré et tout le village s’est partagé la prise. On m’a réservé la meilleure part, sans un bout d’os. De quoi servir copieusement dix personnes… J’ai congelé ce qui restait pour de prochaines agapes. Ces plats-là, plus c’est réchauffé plus c’est bon…
J’ai été très touché quand à un moment il m’a confié :
– Tu connais entre 85% et 90% de ce que je suis, de ma vie… – Eux qui passent leur temps à dissimuler leurs sentiments et leurs émotions fussent-ils joyeux ou tristes. – Nous avons parlé du respect qu’il est censé me devoir, vu notre grande différence d’âge, car sa tante – qui pratiquement l’a élevé – lui a reproché d’être trop familier avec moi et de ne pas me respecter en tant qu’étranger et personne âgée. Il s’en est expliqué – excusé – :
– Avec toi je me sens tellement libre ! Je me sens si bien que je ne contrôle plus toutes ces notions de respect. Je me lâche, je suis moi-même, plus qu’avec mes propres copains de mon âge, plus qu’avec ma famille. Mais au contraire j’ai un très grand respect pour toi.






