Assortiments de petit déjeuner : vada, idli, parotha, samosa, et autres

Installé confortablement, je pars encore à la nuit, dans un silence absolu, troublé seulement par le clapotis de la rame frappant l’eau et par les premiers chants des oiseaux… A ces éclats euphoriques, se mêlent le cliquetis des vaisselles que l’on nettoie, et le crépitement du linge que l’on claque sur une pierre à toute volée pour le laver en expulsant poussière et saleté.

A la demande de Matt, après mon récit sur Rameshwaram, j’enchaîne aussitôt sur ma visite de Madurai et cette incroyable journée passée au temple de Meenakshi où se déroulaient ces mariages en série  si surprenants pour moi, l’occidental au cours de mon premier voyage en Inde.

 Premières confidences

– Tu sais, Thomas, l’histoire de la mariée qui doit paraître triste parce qu’elle quitte sa famille, c’est un peu du pipeau raconté aux touristes. La réalité est parfois plus amère.

– Je te suis tout à fait, Matt ! Pour quelques-unes que j’ai perçues heureuses ce matin-là, combien doivent-elles s’engager dans une aventure et un avenir très incertain avec un mari qu’elles ne connaissent même pas, parfois beaucoup plus âgé qu’elles, gros, moche, rustaud… quand il n’est pas carrément méchant.

(Et, ça, les Indiens ne le diront pas.)

Matt reste un moment rêveur, sans répondre… Puis il lâche du bout des lèvres, à peine audible, comme s’il se parlait à lui-même :

– Il y a aussi des maris qui découvrent une femme méchante…

J’aperçois alors un voile noir tomber sur le visage de mon ami, radieux quelques instants auparavant.

– Que se passe-t-il, Matt ? Je t’ennuie avec mes histoires ?

– Non, non, c’est pas du tout ça… Je pensais à mon propre mariage… Moi aussi j’ai fait un mariage arrangé… comme tout le monde… Mon mariage n’est pas une réussite… Mais, laisse tomber, je t’en parlerai peut-être un jour… Continue ton récit…

Je comprends que sans le vouloir j’ai touché un point sensible. Matt, très certainement n’est pas heureux dans sa vie de couple. Peut-être même dans sa vie en général.

 

Il change de sujet sans transition :

– Es-tu allé à Munnar ? A Allepey ? Ce sont des endroits très touristiques…

– J’ai fait plusieurs séjours à Allepey… La première fois ce fut lors de mon premier voyage en Inde. Il m’y est arrivé une aventure assez incroyable…

Une incursion – intrusion ? -dans les backwaters en canoë

 J’ai loué pour moi tout seul, un canoë et son rameur de 06h du matin à midi et demie. Un enchantement.

Installé confortablement, je pars encore à la nuit, dans un silence absolu, troublé seulement par le clapotis de la rame frappant l’eau et par les premiers chants des oiseaux. A travers des canaux étroits et sans circulation aucune, exceptées quelques embarcations précaires qui vaquent à leurs occupations, j’assiste au réveil de la vie dans les backwaters.

Au fur et à mesure que le soleil se lève, la lumière, les couleurs, les sons aussi – pour une fois, ce sont des sons et pas des bruits ! – se modifient. D’abord le chant des oiseaux, qui ne sont plus les mêmes, puis les rires des enfants et leurs cris joyeux tandis qu’ils se lavent ou que leur mère les douche. A ces éclats euphoriques, se mêlent le cliquetis des vaisselles que l’on nettoie, et le crépitement du linge que l’on claque sur une pierre à toute volée pour le laver en expulsant poussière et saleté.

Pendant une bonne heure je me rencogne dans mon canoë, en affichant une triste mine, sans un sourire sur mon visage, tant je me sens voyeur et violeur de l’intimité de tous ces riverains qui se lavent, de la tête aux pieds, dans les moindres recoins de leur corps, avec beaucoup de pudeur. Pourtant, certains n’hésitent pas à faire de grands saluts avec des sourires. Alors, je réponds. Sinon, je fais celui qui est très absorbé par ce qui se passe devant lui.

Je n’aperçois aucune femme à sa toilette. Elles doivent la faire dans l’obscurité, une heure avant, entre femmes ! Quant aux enfants, ils plongent tout moussant de savon et nagent en suivant le canoë, presque nus, filles et garçons indifféremment, en réclamant au passage des school pen ou des pencils, ou encore des bonbons, tandis que les mères leur enjoignent de me laisser tranquille. J’aperçois même un homme qui lave sa vache. Laquelle se laisse frotter pattes et cuisses, pacifiquement, sans broncher.

Plus tard, les échos se modifient à nouveau. Les enfants, à pied ou à vélo, partent à l’école, dans leur uniforme impeccable, toujours aussi joyeux. Des crieurs de marchandises, légumes, poissons, et autres nécessités pour la maison, circulent dans diverses embarcations pour vendre leurs produits. Et, toujours, ce fond sonore de vaisselle et de linge qu’on lave.

Les couleurs évoluent aussi. Les fleurs, mais aussi les maisons, certaines pimpantes et très cossues, d’autres plus modestes mais néanmoins pittoresques.

Derrière moi, le rameur chantonne à voix basse, paisiblement.

Je me demande si je ne serais pas sur la barque qui me transporterait au Paradis.

 

 

Matt m’interrompt dans mon envolée lyrique :

– Tu sais, Thomas, les backwaters je les ai vus en photo ou dans des documentaires. Je ne suis jamais allé là-bas. Tes photos sont superbes et me donnent envie d’y aller.

– Si tu es libre, un jour nous y partirons ensemble.

– J’aimerais bien… Le Kérala est un petit état, mais les secteurs sont très différents les uns des autres. Tu vas constater combien Kannur et toute la partie encore plus au nord n’ont rien à voir avec ce que tu connais du sud. Mais continue…

J’interromps un instant mon récit car Matt a découvert mes photos de lever de soleil et il veut les voir toutes.

– Il n’y en a pas une pareille s’exclame-t-il !

– Ben, non, c’est la magie du lever du soleil.

Le soleil est maintenant bien levé. En moins d’une demi-heure, la vie a repris son cours naturel. Chacun vaque à ses occupations Toutes les activités sont centrées autour du canal : Les uns pêchent, d’autres lavent leur linge ou la vaisselle, tandis que « le marché » se déplace de maison en maison sur de frêles embarcations, la vie domestique bat son plein.

 De l’autre côté du miroir  

Le jour suivant, j’ai envie de découvrir, à pied, l’autre côté du miroir, c’est à dire les chemins qui longent les canaux, et comprendre la vie de ces riverains, non pas depuis une embarcation, en « voyeur », mais en me mêlant à eux…

Très vite je me retrouve sur un sentier herbeux, envahi de chèvres. Cependant, j’aimerais voir de près le travail dans les rizières. Je m’y aventurerais bien, mais comment circuler entre les parcelles, sur les étroites buttes de terre où seul un pied peut se poser devant l’autre ? Je reste donc sur le chemin.

Tiens, un chien semble s’intéresser à moi d’un peu trop près, en voici un autre sur ma droite qui se dirige lui aussi vers les rizières. Flûte, maintenant un énorme buffle au beau milieu du passage, et il n’est pas attaché. Déjà que je crains une simple vache, en France… Alors un gros buffle… C’est bien plus impressionnant. Curieux, mais pas téméraire, je modifie mon cap… Voici une étroite piste, sans vache, sans buffle, et sans chien. Je m’y engage. Le spectacle est magnifique. Je me trouve enfin au milieu des rizières.

Mais qu’il fait chaud ! Il faut que je m’hydrate un peu.

 Je trouve un passeport égaré  

Je pose à terre la sacoche contenant l’appareil photo ainsi que mon petit sac à dos. Alors que je me penche, j’aperçois un superbe sujet de prise de vue. Tiens, là, ça ferait une très belle photo. Je laisse mes affaires sur le sol et je reviens sur mes pas. Et qu’est-ce que je distingue au bord du chemin ? Un passeport !  Ça alors ! Un autre que moi s’est aventuré là et a perdu son passeport ! Moi qui pensais être le seul original à m’enfoncer dans ces parages. Je suis époustouflé. Heureusement que je l’ai trouvé. Je vais le porter à la police…

Tout proche, se trouvent des lingettes nettoyantes pour lunettes. Un peu plus loin, un sac poubelle en plastique bleu, tout neuf, bien plié, bien français. Oh ! Mais c’est à moi, tout ca ! C’est mon passeport, mes lingettes pour nettoyer l’objectif, le sac poubelle pour protéger l’appareil en cas de pluie. Comment tout cela a-t-il pu tomber de la sacoche ? Heureusement que je suis revenu sur mes pas. Un coup de vent aurait pu emporter le passeport dans la rizière, je n’aurais rien vu. Le chemin est à peine à trente ou quarante centimètres de l’eau. Grosse émotion. Je renferme bien tout cela, je tire les fermetures éclair, et je remercie Ganesh du fond du cœur, tout en reprenant ma balade.

Je suis émerveillé, j’ai l’impression d’être loin, très loin de la ville, et pourtant je n’ai dû faire que trois ou quatre kilomètres. Puis je tourne à droite, et je tourne à gauche, et de nouveau vers la droite… J’essaye de bien repérer cocotiers et bananiers pour ne pas me perdre, mais ce n’est pas évident.

Un caractère de chien

J’arrive à une petite maison, où le maître des lieux, un bébé dans les bras, m’accueille avec de grands sourires. Il faut faire une photo du baby et… du papa, mais j’occulte le chien. Il s’en offusque et commence à aboyer et à grogner. Je demande par gestes si je peux avancer et continuer mon chemin sans risques. Bien sûr ! Et le gars rentre dans sa maison. Le chien me laisse passer sans rien dire, mais il se met à me coller aux fesses en aboyant furieusement. J’ai beau lui dire le mot créole magique pour faire fuir un chien, il reste bien là, sur mes talons… derrière mes fesses, plutôt… Il ne comprend pas le créole et moi je ne connais pas de mot magique en malayalam pour éloigner les chiens… Alors je parle par gestes, comme avec les humains. Ça marche… Il repart se coucher. Hélas la trêve est de courte durée, car un peu plus loin, plus aucune maison, plus âme qui vive, et, cette fois… Deux chiens me barrent la route en aboyant très fort.

A présent, les gestes n’opèrent plus. Ils restent là, plantés au milieu du chemin, vraiment pas contents de mon intrusion sur leur territoire. Je ne suis pas rassuré du tout. Je n’ose plus avancer. Aucun humain pour les appeler. Ils m’emmerdent ces cons de chiens, ils vont m’obliger à rebrousser chemin ! Oui, et si en me voyant retourner, il leur prenait la fantaisie de me courir après et de me mordre les mollets ou les fesses, comme le font certains de leurs congénères quand on leur tourne le dos ?

Alors, je reste figé sur place !  Mais voilà que leur frère ou leur cousin – ils se ressemblent beaucoup – resté derrière, et qui était parti se coucher, arrive en courant. Me voilà bien ! Deux chiens devant, un derrière, qui aboient furieusement après moi, comme des fous. Je fais semblant de les ignorer et je prends une photo tranquillement avec l’air de celui qui n’est pas du tout impressionné par leurs cris, et qui n’a pas peur.

Quand la photo est faite, et que j’éloigne le viseur de mon œil, je m’aperçois que le chien de derrière est passé à côté de moi bien pacifiquement, sans même que je m’en sois aperçu. Il a rejoint ses deux acolytes et les voici qui trottinent gaiement devant moi en jouant.

Ouf, apparemment c’était moi qui les effrayais et les empêchais de folâtrer entre eux. Je peux enfin reprendre ma route. Et à nouveau et je tourne à droite et je tourne à gauche, et je m’enthousiasme, et je fais des photos…

 Deux hommes m’interpellent

Je m’enfonce de plus en plus au centre des rizières. Je dégouline de sueur, mais tant pis. C’est trop beau, trop calme, trop irréel, je suis aux anges dans une sérénité et un bonheur parfaits.

Tout à coup je perçois de grands cris, des vociférations, derrière moi. Ah ! Que se passe-t-il encore ? Je me retourne et je vois au loin deux hommes qui me font de grands gestes, m’appelant et me faisant signe de revenir.

Encore deux qui veulent que je tire leur portrait. Vous me faites bien rire, les gars, je ne vais pas retourner cinq cents mètres en arrière juste pour vous prendre en photo. Alors je leur fais un grand salut de la main et je continue mon chemin. Les cris redoublent. Ils agitent leurs bras et un grand linge m’indiquant de rebrousser chemin.

Merde ! Je me voyais bien continuer plus loin. Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Peut-être n’ai-je pas le droit de circuler dans une propriété privée ? Ils n’ont pourtant pas l’air hostile. Peut-être savent-ils qu’il y a un danger : des chiens ou des buffles méchants ? Ou même des serpents ? Déçu, je reviens sur mes pas. Un des deux hommes sort de la rizière et vient à ma rencontre.

Arrivé à moi, il a de la boue jusqu’à mi-cuisse, il me fait de grands sourires et me demande en malayalam des choses incompréhensibles. Je ris et lui fais savoir par mimiques que je ne comprends rien. Il me fait un geste comme s’il écrivait, me touche la poitrine en prononçant enfin un mot que je saisis : « card ». Et toujours ce même geste d’écrire quelque chose. J’écarquille les yeux, hébété. Alors il me fait comprendre de le suivre, en me disant « no » et « family ». Je commence à deviner que je suis certainement dans une propriété privée.

Comme je sais aussi qu’il est interdit de photographier certains sites, de circuler dans certains lieux sans permis, j’en viens à me demander si l’accès aux rizières n’est pas exclusivement réservé aux paysans du cru. Il ne cesse de me parler en malayalam, tout en faisant toujours les mêmes gestes de le suivre et d’écrire. J’interprète qu’il va probablement me délivrer un permis ou quelque chose comme ça qui m’autorise à circuler dans les rizières. Il est très souriant et gentil au demeurant, mais vu la distance qu’il m’a fait parcourir pour revenir, et compte tenu de la chaleur, je me dis que je vais en rester là et rentrer en ville.

Un sacré quiproquo

C’est alors, qu’il me prie d’attendre, de m’asseoir par terre, et me montre d’autres hommes dans la rizière, accompagnant toujours son discours du même geste d’écrire quelque chose. Il appelle un gars au loin et, brusquement, me demande dans un anglais approximatif si j’ai mon passeport. Cela me conforte dans mon idée que je suis dans une zone interdite et qu’il va me délivrer un permis pour visiter les rizières. Il est déjà 10h30, j’ai très chaud, je n’ai pas emporté assez d’eau, leur paperasserie va durer un temps fou, alors je fais signe que, tant pis, je vais rentrer à Allepey. Mais l’Indien insiste pour que je le suive.

Après le passeport, voilà soudain qu’il me demande si j’ai une « bill card ». Flûte, dans ce pays, il faut toujours payer pour quelque chose. Ça m’agace ! Alors je réponds que je n’ai que mon passeport, sans carte de crédit ni argent sur moi. Mais le gars ne comprend rien à ce que je lui raconte. Il recommence : « passport, bill card… » Et moi : « yes passport, but no bill card ». Il a beau être souriant et rester super gentil, il commence vraiment à m’énerver ! J’en ai rien à faire de son permis pour visiter une rizière et j’ai vraiment pas envie de payer pour ça !

On arrive enfin à une petite cabane en planches. A nouveau, il me fait asseoir par terre. Il n’arrête pas de me montrer le ciel et de me parler de Jésus – Dji zeus -. Bon, je ne vois pas ce que Jésus vient faire là… Comme il ne cesse de parler en malayalam, que je ne comprends rien, et que je suis toujours branché sur ma déambulation à travers des rizières, je pense qu’il me raconte que grâce à Jésus, ils ont du riz et une belle récolte à venir.

Enfin, huit à dix hommes en groupe prennent leur temps pour arriver jusqu’à nous. L’un d’eux, qui semble davantage parler l’anglais, recommence avec le passeport et la bill card. Et moi, je recommence aussi à dire que je n’ai pas de bill card !!! Flûte à la fin !

Il s’adresse à un autre, qui sort un étui de carte de crédit de sa poche. Je pense qu’il croit que je n’ai pas compris le sens de « bill card » et qu’il veut me montrer de quoi il s’agit. Toutefois, inconsciemment, je note que l’étui est tout beau, tout bleu, tout propre, déparant avec ses vêtements crasseux et boueux de la rizière, et je suis étonné qu’il se balade avec sa carte bleue dans sa poche. J’insiste :

– Non, je n’ai pas de carte de crédit !

Le gars semble ne pas comprendre. Il persiste et ouvre l’étui. Et… j’aperçois une Mastercard, « gold », par dessus le marché !

Toujours obsédé par le paiement d’un prétendu permis pour visiter les rizières, je continue, très gentil et souriant moi aussi, à répéter « no bill card ». Alors l’Indien, surpris par ma véhémence, remet son étui dans sa poche.

Tout est bien qui finit bien

Tout à coup, en un éclair, je réalise le ridicule, le grotesque, l’incongruité de la situation : un pauvre paysan malayalee, probablement un simple ouvrier, pataugeant dans une rizière, son pantalon couvert de boue presque jusqu’aux hanches, portant sur lui, un étui de carte bleue impeccable, une mastercard gold. Inconsciemment, j’avais imprimé son image dans mon cerveau. Elle portait la mention « CREDIT AGRICOLE ».

Putain ! J’ai blêmi, poussé un rugissement de honte et de colère contre moi. Je n’ai jamais été aussi con de ma vie – ou bien j’ai oublié -.

– Oh! Fais voir, ressors la carte de crédit de ta poche !

Oui, en lettres d’or, en relief, c’est bien mon prénom et mon nom qui sont inscrits sur la carte. Je suis mort de honte, de confusion, plus que de joie, de reconnaissance aussi. Faut-il être stupide quand même ! Et eux, ils rient comme des bossus.

En un éclair, on m’explique, et je comprends le malayalam cette fois : le gars qui l’avait dans sa poche, l’avait trouvée sur le chemin. Elle avait dû tomber avec le reste des papiers que j’avais moi-même récupérés une heure auparavant. Je ne savais même pas que je me baladais avec ma carte de crédit ! J’étais persuadé qu’elle était dans ma valise à la guesthouse !!!

Un de ses copains me lance :

– Tu dois lui donner 20 roupies pour le remercier. Les autres rectifient aussitôt :

– Non, 10 roupies !!!

Et je m’exécute. Mon sauveur, lui, ne veut rien. Il est rouge de joie et de confusion devant un tel cadeau inattendu.

Il faut ensuite prendre le thé. Et… faire des photos, des photos, des photos… Du groupe, du sauveur tout seul, moi avec lui, moi avec le groupe… Des femmes attirées par tous ces conciliabules et ces éclats de rire arrivent des rizières. Il faut faire des photos avec elles aussi…

A travers les chemins qui longent les canaux

Alors je renonce à rentrer à Allepey. Je continue ma promenade et je finis par atteindre les fameux petits chemins qui longent les canaux et desservent les habitations. On s’appelle de maison en maison pour s’annoncer la présence de l’étranger. Tous accourent. Chacun veut être pris en photo : les femmes avec leurs enfants, des hommes en train de maçonner leur petite maison, un grand-père en train de se raser qui demande à être immortalisé dans ses gestes. Ce dernier insiste même pour que j’entre dans son humble demeure afin d’y faire des photos de l’intérieur, en particulier de l’autel domestique.

Je croise aussi, au milieu du chemin, un garçon de dix-huit à vingt ans aux yeux verts magnifiques dans son beau visage foncé, coiffé à la Elvis Presley, et se déhanchant comme une star de Bollywood dans un jean’s serré à la taille et sur les cuisses puis s‘évasant en pattes d’éléphant. Bien sûr, il me demande de faire son portrait. Et partout, et toujours, les jeunes enfants, non scolarisés, intimidés ou exubérants, seuls ou accompagnés de grands frères ou grandes sœurs ou dans les bras de maman ou de papa…

 

Il faudrait boire le thé avec tout le monde.

Après tant d’années passées en Inde, je n’ai jamais oublié cette journée. Et ne suis pas près de l’oublier.

Matt me dévisage longuement, sans rien dire…

 

– Peut-être es-tu lassé de mes récits de voyage, Matt ?

– Non, pas du tout au contraire. Non seulement je ne suis pas lassé, mais je voyage avec toi à travers ce que tu racontes. C’est incroyable ton histoire de carte de crédit ! Nous, nous ne pouvons pas voyager. A part une incursion en Madhya Pradesh pour travailler, quand j’étais jeune, je ne suis jamais sorti du Kérala. Je ne connais pas l’Inde. Tu la connais mieux que moi et j’adore que tu me la racontes, que tu me fasses voyager à travers  tes souvenirs. J’aime beaucoup regarder tes photos, mais je préfère quand tu racontes. Et après Allepey, où es-tu allé ?

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