Pas un hôtel de libre… It’s Saturday, sir ! Le jour des mariages ! Madurai me ravit, c’est une ville très vivante…Le temple de Meenakshi…Et là, brusquement, je reste sidéré…Un feu d’artifice de couleurs, de soies, d’ors, de broderies d’argent. Une explosion de rouges, de jaunes, d’orangés, de bleus, de verts, de violets… 

Quelle que chose que l’un des amants fasse à l’autre, celui-ci doit lui rendre la pareille : baiser pour baiser, caresse pour caresse, coup pour coup.

Kamasutra

tr. Lemairesse, Carré, 1891

Une arrivée mouvementée à Madurai

Je quitte Rameshwaram ce matin sans regret aucun pour Madurai. Le trajet est agréable, Rajesh, fidèle à lui-même, conduit très bien et prudemment. La route se montre assez jolie, mais sans rien de transcendant non plus. Lorsque nous arrivons à Madurai, je crois retrouver le cauchemar de mon arrivée à Rameshwaram. 

Pas un hôtel libre. Nous nous rendons de réception en réception pour entendre partout la même réponse :

– Sorry, sir, we are full.

Même Rajesh en est surpris. Bien sûr je commence à m’affoler. Pas de tourista intempestive, cette fois-ci, mais nous arrivons aux heures les plus chaudes de la journée. Je transpire à grosses gouttes.

– Tu n’as pas voulu réserver, tant pis pour toi !

Me glisse à l’oreille une nouvelle fois, ma petite voix intérieure qui ne me quitte jamais. Et je me reproche d’avoir écouté les conseils des guides-papier et des voyageurs sur les forum au lieu d’avoir suivi ma propre intuition. Il faut que j’arrête de m’acheminer vers une nouvelle étape sans avoir réservé un hébergement, au moins pour la première nuit.

Les hôtels au bon rapport qualité/prix que j’ai sélectionnés sont toujours « full » quand je me présente au dernier moment, même en pleine journée.

Le Madurai Residency

Découragé, j’atterris enfin dans un établissement  non répertorié dans mes guides, encore une fois essentiellement fréquenté par des Indiens. Je m’attends au pire, mais il faut que je trouve à me loger. Epuisé, je demande :

– Mais c’est incroyable, comment se fait-il que tous les hôtels soient complets ?

Le réceptionniste rit et me répond de l’air le plus naturel qui soit :

– It’s Saturday, sir ! Le jour des mariages !

Je fais là mon premier voyage en Inde avec l’innocence un peu stupide du débutant. J’apprendrai bientôt qu’il faut TOUJOURS réserver une chambre d’hôtel à l’avance en Inde quand on arrive dans une ville un samedi ou un dimanche, jours des mariages.

Une chambre très confortable

Le Madurai Residency avec ses très nombreuses chambres peut encore en proposer quelques unes disponibles. La mienne, très grande, se révèle très propre, draps impeccables et sanitaires aussi. Eau chaude 24h/24 avec une douche qui fonctionne, et située près du temple… Je n’y avais pas prêté attention, mais cet hôtel figurait dans le Guide du Routard comme offrant un excellent rapport qualité/prix. Le personnel se montre très aimable et souriant, ne sachant que faire pour m’être agréable.

Un agréable restaurant en terrasse

Après m’être rafraîchi sous une douche bienvenue, je monte sur le toit-terrasse où se situe, comme souvent dans ces régions, un agréable restaurant. Malheureusement il ne sert qu’une cuisine végétarienne. Mais pour un soir, je m’en contenterai. Je m’installe agréablement dans un angle d’où je peux admirer une vue magnifique d’un côté sur la montagne, d’un autre sur la ville, d’un troisième sur le temple. Malheureusement ce dernier qui est le joyau architectural de Madurai est en cours de restauration et ses hauts gopurams sont complètement emmaillotés de paillis.

Si mon regard est déçu mon appétit ne l’est pas car les plats proposés se révèlent excellents tandis que l’excellent accueil du serveur finit de me faire oublier la déconvenue de mon arrivée mouvementée. Il fait un temps de rêve et sur cette terrasse je me croirais plutôt installé au bord de la Méditerranée. Et ici, en prime, pas un seul moustique à cette hauteur et le bruit de la rue est fort atténué aussi. Je dîne merveilleusement bien et je me dis que je reviendrai sûrement demain. Pourquoi aller chercher un autre restaurant ailleurs quand on en trouve un excellent et pas cher chez soi ? Il sera toujours temps de manger de la viande lors de ma prochaine étape.

La chambre n’est pas en reste

Cette chambre simple, mais d’une propreté irréprochable, avec son lit aux draps sans la moindre tache cette fois, son fauteuil en skaï, mais confortable, son tabouret bien rembourré, un immense drap de bain bien épais, une vraie douche avec l’eau chaude toute la journée, après ce que je viens de vivre à Rameswaram, me paraît être celle d’un 5 étoiles…

Certes, j’ai connu mieux avant de venir ici, mais pour ce prix, je suis totalement satisfait. Je vais pouvoir dormir dans ces draps sans me soucier.

La douche coule à flots. Les W.C. sont à l’indienne mais très propres. On m’a proposé des W.C. à l’occidentale dès demain, mais je n’ai pas envie de changer de chambre et de remballer toutes mes affaires.

Ayant pris mon repas très tôt je m’offre une promenade à travers la ville. Madurai me ravit, c’est une ville très vivante, mais sans l’excitation de Rameswaram. Je suis heureux, je me sens bien. Je m’aventure un moment aux abords du temple. Le lieu est effectivement très animé, mais plaisant. Rien à voir avec la folie de Rameswaram. Ma première impression est donc excellente.

Beaucoup de bruit pour rien

J’ai bien dormi cette nuit, mais je dois mettre un petit bémol quand même à mon enthousiasme au sujet de cette chambre. Il se trouve une espèce de soupirail non fermé, au-dessus de la porte, qui donne sur le couloir, lequel donne directement sur un grand balcon non fermé lui non plus, donc on a l’impression de dormir dans la rue dont on entend tous les bruits.

De plus, l’hôtel étant occupé essentiellement par des Indiens, ça a braillé jusqu’à plus de minuit. J’entendais une bonne-femme qui parlait, qui parlait, qui parlait, très fort sans s’arrêter… J’avais mis mes boules Quies, ce qui devient une habitude ici, en Inde. Mais cette femme parlait si fort que je l’entendais à travers les bouchons d’oreilles. Je n’ai pu déterminer s’il s’agissait d’une cliente ou de la télévision. J’ai quand même fini par me rendormir.

Un curieux rêve

J’ai fait un curieux rêve récurent, plusieurs fois au cours de la nuit. Chaque fois je me réveillais et chaque fois le rêve reprenait au même endroit quand je me rendormais.

L’aîné de mes petits-fils avait entre 2 et 3 ans, mais il était un prodige. Il s’exprimait comme un adulte. Il avait décidé d’entrer dans les ordres, chez les « Petits Frères des Pauvres », dans la Communauté de Saint Vincent de Paul. Ce qui n’est pas vraiment pareil dans le réel, les premiers étant des laïcs, les second des religieux, mais ayant le même but : venir en aide aux plus démunis et renoncer à la vie terrestre. Je disais à quelqu’un :

– Et son père, qu’est-ce qu’il en pense ?

Et l’on me répondait :

– Il a dit que si c’était son choix, il le laisserait faire. C’était ainsi, on ne pouvait pas l’en empêcher, c’était que cela devait se faire.

Et je répondais :

– Chapeau ! Parce que franchement, ça n’est pas dans ses idées !

 

Et l’enfant était vraiment déterminé. Il régnait dans ce rêve une ambiance de bien-être, de paix, de spiritualité.

Le temple de Meenakshi

Je me réveille définitivement à 05h30.

A 06h, je suis dehors. J’avale deux thés, comme d’habitude, au coin de la rue, et je file au temple pour être sûr de n’être pas gêné par l’affluence. Je l’atteins moins de trente minutes plus tard. Effectivement, il n’y a pas foule. Je commence à faire quelques photos et note que je suis accueilli par des sourires et des amabilités, même de la part des guichetiers. Car il faut payer ! 🤣

Je suis fouillé de fond en comble et mon sac à dos vérifié. Mais si j’avais eu une bombe ou une arme c’était pareil car on n’ouvre pas toutes les poches. En revanche, je me fais palper partout, c’est tout juste si  le fouilleur ne s’aventure pas plus intimement.

Aguerri par l’aventure de Rameshwaram je laisse mes chaussures à la consigne cette fois. Je fais quelques photos dans le temple où la faible lumière et le manque de recul ne me permettent pas de réaliser des prises de vue satisfaisantes. Partout je reçois un accueil souriant de la part des personnes présentes. Quelle différence avec ce que j’ai vécu à Rameshwaram ! Les gens s’effacent pour me laisser faire des photos. Il se présente néanmoins, toujours ces inconditionnels de la dévotion hystérique qui vont, qui viennent, qui s’agitent, mais ils sont tellement absorbés par leur vénération qu’ils semblent ne même pas me voir. Toutefois ce n’est pas comparable avec l’excitation de Rameshwaram.

Le jour des mariages

Je réalise alors qu’il s’agit d’un mariage, duquel je fais de nombreuses prises. Je m’attarde à photographier le jeune couple : Elle, resplendissant de bonheur dans son sari jaune mimosa. Lui, dans sa tenue immaculée qui disparaît sous des monceaux de colliers de fleurs. J’assiste aux différents rituels d’échanges de riz, de fleurs et de fruits, de prosternations devant les parents. Cette famille semble peu entourée de photographes et prend un grand plaisir à ce que j’endosse ce rôle.

On n’avait pas manqué de me rapporter le poncif selon lequel la mariée hindoue arbore toujours un air triste sinon sinistre et larmoyant pour montrer à tout un chacun qu’elle est triste de quitter sa famille. Cette mariée-là rayonne de bonheur et ne se prive pas de le montrer ni à son mari en devenir, ni à sa famille, ni à tous ceux qui se trouvent là.

Je me dirige d’abord vers la salle « aux mille colonnes », puis je m’approche du temple de Shiva, puis de celui de Meenakshi, mais les non-hindous n’y sont pas admis. Frustrant.

J’aboutis enfin au bassin du Lotus d’Or. Et là, brusquement, je reste sidéré : Je me trouve en face d’une foule incroyable, avec la dominance un peu partout de femmes aux saris somptueux. Un feu d’artifice de couleurs, de soies, d’ors, de broderies d’argent. Une explosion de rouges, de jaunes, d’orangés, de bleus, de verts, de violets… C’est absolument phénoménal.

Des mariages en série

Quand je les quitte enfin, je m’aperçois qu’un autre mariage se déroule un peu plus loin. Ensuite un deuxième, puis un troisième, un quatrième… Et je comprends qu’en fait on célébre ces mariages en séries sur trois côtés tout le long de la galerie bordant le bassin du lotus d’or. Partout on m’appelle pour que je fasse des photos. On me fait parvenir au premier rang pour mieux voir et faire mes prises de vue. Certains éloignent même les propres membres de leur famille qui ont des téléphones mobiles ou des appareils photos, en leur disant et leur montrant que j’ai un meilleur matériel que le leur.

Pauvres mariées harcelées

Ce sont non pas des centaines, mais des milliers de personnes. Un nombre immense de femmes entourent les mariées, leur enfilent des colliers de fleurs et de perles autour du cou, les parent de bijoux, les coiffent ou rectifient les coiffures. Et on enlève l’un, et on remet l’autre. Et celui-ci ne va pas, tiens, on essaie cet autre, finalement on laisse les deux, et puis, tiens, on peut rajouter ce troisième… Parfois la mariée est à cran ou en larmes tant elle est assaillie par les sœurs, les belles-sœurs, les cousines, les amies… Pauvres mariées qui étouffent de chaleur et dégoulinent. On leur tamponne le visage pour éviter que le maquillage ne coule. On refait le maquillage toutes les deux minutes.

 

Je vis un moment très fort et exceptionnel dans une ambiance très sympathique et un accueil extraordinaire. Hommes, femmes, enfants, tout le monde veut être photographié. On me demande de prendre les mariés seuls, puis avec les pères, les mères, les beaux-pères, les belles-mères, seuls, puis les quatre parents ensemble, puis on ajoute les frères, les sœurs, les cousins… Pour des photos qu’ils ne verront jamais, qu’ils n’auront jamais…

 

Emporté par la foule…

C’est vraiment très impressionnant. Et cette foule, cette foule, cette foule… Mais ce que je retiens, c’est cette débauche de couleurs des somptueux saris. Il y a tant de monde que je ne peux les photographier tous. Les mariés portent un dhoti et une chemise immaculés, recouverte de colliers de fleurs également, mais ce sont les mariées surtout qui sont magnifiques dans leurs atours, parées de fleurs et de bijoux somptueux. Les invitées ne sont pas en reste de toilettes.

C’est en voyant cette foule que je saisis le problème des hôtels complets et le tapage nocturne, car les invités arrivent de partout pour la noce. Il se déroule des dizaines de mariages, chacun comprenant plusieurs centaines, voire un millier d’invités ce qui fait des dizaines de milliers de personnes qui débarquent en même temps dans la ville.

Mon estomac crie famine, mais…

On m’invite plusieurs fois à me joindre à la noce. Mon estomac crie famine et je serais bien tenté d’accepter. Mais pourquoi et comment accepter ceux-là et refuser les autres ? Et puis, me connaissant, je me sentirais énormément mal à l’aise.

Je réussis enfin à m’éclipser et m’éloigner discrètement. Je me dirige vers l’hôtel épuisé, en nage, mon appareil en surchauffe permanente. J’ai dû plusieurs fois l’éteindre pour le faire refroidir. Les deux batteries sont déchargées et les deux cartes mémoires quasiment pleines. Je vais donc manger pendant que les batteries se rechargent. Je n’avais pris qu’un thé en quittant l’hôtel. Je dois satisfaire mon estomac.

J’achète une orgie de bonnes choses à la Jarayam Bakery, recommandée par mes deux guides. Je me régale avec des espèces de petits « chaussons » salés, garnis de poivrons, tomates, oignons, et deux excellents gâteaux : l’un à la noix de coco, l’autre à la crème. Au total je paye à peine l’équivalent d’un euro ! Puis je rentre faire une sieste bien méritée.

Les tailleurs du Pudu Mandapam

Cependant je suis trop excité, je ne parviens pas à m’endormir. Alors je décide de ressortir faire un tour dans le Pudu Mandapam, un ancien magnifique bâtiment, conçu à l’origine comme résidence d’été pour les divinités Meenakshi et Sundareswarar, et pour accueillir des festivals du temple et aujourd’hui reconverti en marché. Les allées abritent des étals de tissus, de bracelets en verre ou en métal, d’accessoires pour cheveux et d’articles de fête. Mais c’est surtout le fief de nombreux tailleurs capables de confectionner ou d’ajuster des vêtements en un temps record.

Je ne résiste pas aux soies que l’on me montre et je me fais confectionner deux blousons sur le modèle de celui que je me suis acheté à Paris dans une boutique de créateurs quelques mois auparavant. Après négociation serrée, l’homme me demande l’équivalent de 28€ par blouson, prix du tissu compris. C’est donné pour un blouson de soie. Celui de Paris, qui a servi de modèle, en coton, m’a coûté plus de 150€. La soie me paraît vraiment de qualité. S’ils sont beaux et réussis, j’en ferai peut-être faire un troisième, mais à condition de le négocier à moins de 25€. S’il n’accepte pas, je renoncerai, et… il me suppliera de ne pas partir et acceptera mon offre…

Honte et culpabilité

Je prends un cyclo-rickshaw pour rentrer à l’hôtel car j’ai beaucoup marché et je suis exténué. Il me demande un prix « touriste-pigeon ». Je refuse. Il baisse le prix d’un tiers mais restant trop élevé par rapport au tarif « indien ». Je n’en démords pas. Nous discutons un bon moment et suis prêt à rentrer à pied. Alors, au dernier moment, il accepte mon prix. Mais je ne tarde pas à culpabiliser en constatant la distance parcourue. Le pauvre homme me paraît avoisiner la cinquantaine. Pourtant, en route, il m’apprend avoir deux jeunes enfants. Il transpire à grosses gouttes en pédalant dur dans la chaleur et sous un soleil encore ardent à cette heure de l’après-midi. Même s’il pédale lentement, je me rends compte que ce que je lui ai proposé représente 50cts d’euros. J’ai honte de ma radinerie. Alors, pour ne pas revenir sur la négociation, je lui tends la somme convenue, mais au moment où il s’apprête à l’empocher, je complète avec un bon pourboire en lui disant que c’est pour acheter quelque chose à ses enfants… Son immense sourire éblouissant de reconnaissance vaut le double de ce que lui ai offert.

Vous ne pouvez pas copier le contenu de cette pageYou cannot copy content of this page