Vue panoramique du Tsomo Riri depuis un sommet

fresque éblouissante, humanité bouleversante, feu d’artifice de couleurs, de senteurs, un tourbillon de personnages, de vie, de rires, de violence, d’injustice, de larmes amères…

“Qui veut vivre dans ces conditions ?” Sa main décrivit un demi-cercle, englobant les baraques sordides, le champ ravagé, l’énorme bidonville avec sa couronne nauséabonde de fumée de braseros et d’effluves industriels. “Mais parfois les gens n’ont pas le choix. Parfois, la ville vous saisit, referme ses griffes sur vous et refuse de vous laisser partir.”

(…) – Il y a toujours de l’espoir – pour équilibrer notre désespoir. Sinon, nous serions perdus.

Rohinton Mistry (1952 - ...)

L'équilibre du monde

L’équilibre du monde

L’équilibre du monde est un magnifique roman de Rohinton Mistry qui se situe entre 1970 et 1980, sous le gouvernement d’Indira Gandhi, alors que l’Etat d’Urgence avec son cortège d’injustice, de corruption, et de violence policière vient d’être proclamé.

Il met en scène quatre personnages venus d’horizons et de milieux sociaux différents mais qui ont tous la particularité de chercher à échapper sinon à leur destin, du moins à la condition de vie que la tradition indienne et celle de la caste à laquelle chacun appartient, leur impose. Dina, une veuve qui se révolte contre sa condition de veuve en voulant gagner sa vie par elle-même et fuir la tutelle machiste de son frère chez qui son veuvage l’a obligée à vivre. Deux tailleurs, Ishvar et Omprakash, les deux personnages les plus émouvants du roman, de la caste des « intouchables », qui ont franchi la barrière de leur caste par la volonté de leur père et oncle, espérant trouver une vie meilleure, en dehors de la profession méprisable et miséreuse qu’ils auraient été astreints d’exercer du fait de leur origine sociale, et un jeune étudiant, Maneck, fils de famille aisée.

 

Une autre vue des sommets enneigés bordant le lac Tsomo Riri

Par un hasard de circonstances, ils vont cohabiter et créer une sorte de « foyer ». Leur dure condition de vie et leurs malheurs les rapprocheront jusqu’à atteindre la complicité. Leur attachement mutuel se développe au fil du roman.

Ultérieurement, un personnage non dénué d’intérêt, le mendiant cul-de-jatte, Shankar, exploité par son « souteneur » nous fera découvrir l’horreur de ce milieu.

Une fresque de presque 900 pages, éblouissante, d’une humanité bouleversante, qui à travers les horreurs et les conditions difficiles de cette époque fait étinceler son feu d’artifice de couleurs et de senteurs entraînant le lecteur dans un tourbillon de personnages, de vie, de rires, de violence, d’injustice, et de larmes amères.

Cette transgression coûtera très cher à ceux qui ont tenté de bouleverser l’équilibre de leur monde.

Mais je ne vous raconterai pas la fin. Je vous laisse la découvrir.

Je vous abandonne ici avec quelques passages que j’ai extraits du livre qui, je l’espère, vous inciteront à vous plonger dans ce fabuleux roman, dont tous les lecteurs effrayés par son volume de pages, racontent l’avoir dévoré sans ennui ni lassitude à aucun moment.

Les intouchables

« Durant ses années d’enfance, il dressa un catalogue des crimes, réels ou imaginaires, qu’une personne de basse caste pouvait commettre, et des punitions correspondantes, qui se gravèrent dans sa mémoire. Parvenu à l’adolescence, il savait tout ce qui lui était nécessaire pour ne pas franchir cette ligne invisible qui sépare les castes, pour survivre au village comme ses ancêtres, avec l’humiliation et l’endurance en guise de compagnons. »

« Pandit Lalluram n’était pas n’importe quel Brahmane, c’était un Brahmane Chit-Pavan – un descendant des purs parmi les purs, des gardiens de la Connaissance Sacrée. Ni chef du village, ni fonctionnaire du gouvernement, il n’en méritait pas moins, disaient ses pairs, par son âge, son sens de la justice et cette Connaissance Sacrée enfermée à l’intérieur de son crâne luisant, leur respect inconditionnel.
Toutes sortes de querelles, à propos de la terre, de l’eau ou des animaux, aboutissaient devant lui, pour arbitrage. Les disputes familiales, concernant des brus désobéissantes, des épouses têtues et des maris volages, étaient également de sa juridiction. Ses pouvoirs étaient incontestables, chacun repartait satisfait : la victime, avec l’illusion d’avoir obtenu justice ; le coupable, libre d’agir comme avant.
 »

« – Que peut-on faire dans de telles circonstances ? Accepter, et passer à autre chose. Je vous en prie. Rappeler-vous toujours de ça : le secret de la survie est l’acceptation du changement, et l’adaptation. En d’autres termes :

“Tout s’effondre et se reconstruit, joyeux est celui qui reconstruit.” (…) “On ne peut tracer des lignes, délimiter des compartiments et refuser de les franchir. Il faut parfois utiliser ses échecs comme marchepieds vers le succès. Maintenir un bon équilibre entre l’espoir et le désespoir.” Il s’arrêta et considéra ce qu’il venait de dire. “Oui, répéta t-il. Au bout du compte, tout est une question d’équilibre. »

L’état d’urgence

« Le train ne donnait toujours aucun signe de redémarrage. Les hommes qui étaient descendus revinrent en racontant qu’on avait découvert un nouveau corps sur la voie, à la hauteur du passage à niveau . Maneck se glissa vers la porte afin de mieux entendre. Une façon agréable, rapide, de disparaître, pensa-t-il, à condition que le train l’ait touché de plein fouet.

– Ca a peut être un rapport avec l’état d’urgence, dit quelqu’un.

– Quel état d’urgence?

– Le premier ministre a fait un discours à la radio ce matin. Quelque chose à propos du pays qui serait menacé de l’intérieur.

– Ca m’a tout l’air d’un nouveau tamasha du gouvernement.

– Qu’est-ce qu’ils ont tous à choisir les rails de chemin de fer pour mourir ? Grommela un autre. Aucune considération pour les gens comme nous. Meurtre, suicide, assassinat des terrorristes naxalites, mort en préventive – tout est bon pour retarder les trains. Qu’est-ce qu’ils ont contre le poison, ou le saut dans le vide, ou le couteau ?

Le grondement tant attendu se fit enfin entendre, la longue colonne vertébrale en acier se mit à frissonner. Le soulagement éclaira le visage des passagers. Quand le compartiment cahota sur le passage à niveau, chacun se dévissa la tête pour voir la cause de leur retard. Trois policiers en uniforme se tenaient près du corps grossièrement recouvert, qui attendait son transport à la morgue. « Ram, Ram », murmurèrent quelques passagers en se touchant le front ou en joignant les mains. »

é« Il y a trois semaines, la Haute Cour a jugé le Premier Ministre coupable de truquage aux dernières élections. Ce qui signifiait qu’elle devait se démettre. Mais elle a freiné des quatre fers. Alors les partis d’opposition, les ligues étudiantes, les syndicats – tous ont organisé des manifestations de masse dans tout le pays. Réclamant sa démission. Alors, pour se maintenir au pouvoir, elle a prétendu que des troubles intérieurs mettaient en danger la sécurité du pays et a décrété l’état d’urgence. »

« – ll doit y avoir des tas de lois en double dans notre pays, dit Dukhi. A chaque élection, ils parlent de voter les mêmes que celles qu’ils ont votées vingt ans auparavant. Quelqu’un devrait leur rappeler qu’ils doivent les faire appliquer.
– Pour les politiciens, les lois, c’est comme l’eau, dit Narayan. Elles finissent toutes à l’égout.
 »

« -Peu importe , reprit Mrs Gupta. L’état d’urgence est un bon médicament pour la nation. Il va bientôt guérir tout le monde de ces mauvaises habitudes.
-Oui, opina Dina, tout en se disant que l’imbécibilité de Mrs Gupta était incurable. “Oui, ça améliorera bien des choses”.
-Bon, encore deux semaines – mais plus de retard Mrs Dalal. Le retard va de pair avec le désordre. Souvenez-vous, des règles strictes et une surveillance rigoureuse conduisent au succès. L’indiscipline est la mère du chaos, mais les fruits de la discipline sont sucrés.
-Dina se demanda si Mrs Gupta ne s’était pas mise à rédiger des slogans pour le gourvenement, un violon d’Ingres en quelque sorte. A moins qu’elle n’eût absorbé une overdose de bannières et d’affiches, et perdu la capacité de s’exprimer normalement.
 »

L’univers des mendiants

« “Il y a quelque chose que vous pouvez faire pour moi. J’ai besoin de deux nouveaux mendiants. Si vous voyez quelqu’un de capable, vous me le signalez?
– Sûr, dit Ishvar. Nous ouvrirons les yeux.
– Mais les candidats doivent tous présenter le même profil. Je vais vous montrer.”
De sa serviette, il sortit un grand cahier contenant ses notes et ses croquis relatifs à la dramaturgie de la mendicité. La reliure en était usée, les coins des pages rebiquaient.
 »

« Om monta sur le trottoir, son vélo à la main. Le guidon était tordu et les garde-boue raclaient encore plus résolument qu’avant. Il épousseta son pantalon, examina les taches de graisse sur les revers.
« Combien vous a-t-il donné ? demanda quelqu’un.
— Cinquante roupies.
— Vous vous êtes relevé trop vite. L’homme hocha la tête d’un air réprobateur. « Il ne faut jamais se relever trop vite. Il faut rester par terre et pousser des gémissements, des grognements. Réclamer un docteur, réclamer une ambulance, hurler, pleurer, n’importe quoi. Dans un cas comme ça, on peut se faire au moins deux cents roupies. »
Il parlait en professionnel ; son bras tordu pendant à son côté en témoignait.
 »

« La panique initiale s’étant calmée, les mendiants n’offrirent plus de résistance. La plupart d’entre eux avaient été ramassés devant des commerces ou des résidences par des policiers qu’un petit bakchich convainquait aisément de débarrasser la rue de ce spectacle qui blessait les yeux. Il arrivait parfois que les policiers eux-mêmes installent les mendiants à ces endroits, pour attendre ensuite que leur parvienne la requête, rémunérée, d’enlèvement. »

Les bidonvilles

« Découragée, elle pénétra dans une ruelle au milieu de laquelle dévalait un ruisselet d’eaux usées. Pelures de légumes, mégots de cigarettes, coquilles d’œufs bondissaient à la surface. Un peu plus loin, la ruelle s’étranglait encore pour n’être plus qu’un égout. Des enfants y faisaient flotter des bateaux en papier, les poussaient sur le courant léthargique. On avait jeté des planches en travers, qui formaient des passerelles pour entrer dans les boutiques et les maisons. Quand un bateau plongeait sous une planche et émergeait intact de l’autre côté, les enfants applaudissaient, heureux. »

« Des trouées d’un pâle clair de lune révélaient l’entassement infini des cahutes, le sordide patchwork de plastique, carton, papier et toile de sac, pustules et cloques d’un cauchemar dermatologique envahissant le corps en décomposition de la métropole. Quand des nuages ternissaient la lune, les taudis disparaissaient mais la puanteur continuait à témoigner de leur présence. »

« Les massacres commencèrent dans la partie la plus pauvre de la ville, et se propagèrent; le jour suivant, le désert régna dans le bazar. On ne trouvait ni fruits, ni légumes, les laitiers ne se montrèrent pas, quant à la seule boulangerie de la ville, tenue par un musulman, elle avait été totalement incendiée. »

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